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Dans la forêt, le calme est presque revenu.
Les Canadair sont partis vers d'autres cieux. Les pompiers ont quitté les lieux. Il ne reste qu'une odeur âcre, des troncs noircis et un tapis de cendres qui craque sous les bottes.
Au milieu de ce paysage où tout semble avoir disparu, des gendarmes observent avec gravité. T'rock, lui, est là pour autre chose. Il avance lentement, tête baissée, le museau dans la terre. Il zigzague entre les restes calcinés, hésite, revient sur ses pas, s'arrête quelques secondes... puis se couche. Il attend sa balle.
Son maître sourit.
« Si on a bien fait notre boulot, si on prélève là, entre ses pattes, on va trouver de la matière. »
Les techniciens de la gendarmerie s'approchent. Un peu de terre est placée dans un sachet stérile. Il partira ensuite à l'Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), où des analyses confirmeront la présence et la nature de l'accélérateur d'incendie détecté par le malinois.
Selon les chiffres de la base de données sur les incendies de forêt (BDIFF), en France métropolitaine, sur la période 2010-2024, 30 % sont le résultat d’actes de malveillance. Sachant que seule la moitié des feux de la base de données sont rapportés avec une cause identifiée. © BDIFF, IGN
Le flair du héros
À cet instant, T'rock donne l'impression d'être le héros de l'enquête.
Son flair est précis, presque chirurgical. Il est capable de localiser la présence d'un accélérateur sur une surface de 30x30 centimètres seulement. Il détecte des quantités infimes de produits inflammables. L'équivalent d'une goutte de carburant divisée en cinq. Son odorat est tellement sensible qu'il pourrait même marquer des traces que les laboratoires sont encore incapables de mesurer.
Le saviez-vous ?
Vous ne pouvez plus garder votre chien ? Pensez à la gendarmerie. Chaque année, elle recherche une centaine de chiens âgés de 1 à 2 ans, mâles ou femelles, joueurs et persévérants. « C’est souvent le cadeau de Noël qui ne passe plus entre la table basse et le meuble télé », sourit le major Yves Bouret, le maître de T’rock. Les malinois, mais aussi d’autres races, sont évalués au Centre national d’instruction cynophile de la gendarmerie (CNICG), à Gramat (Lot). Seuls 10 % des chiens proposés sont retenus. Les futures recrues suivent ensuite quatre à six mois de formation intensive avant d’entamer une carrière de six à huit ans.
Mais les terpènes naturels peuvent leurrer le chien. Ils sont produits par les résineux - dans les pinèdes comme la forêt des Landes - surtout. Par les bouleaux et les châtaigniers, dans une moindre mesure.
Et le major Yves Bouret, du groupe d'investigation cynophile de Beynes dans les Yvelines, tempère. « Avec T'rock, nous ne sommes qu'un petit maillon de la chaîne. »
Cette phrase résume à elle seule la façon dont la gendarmerie enquête après un feu de forêt.
Des chiens détecteurs d’accélérateurs d’incendie, il y en a une dizaine, répartis en France. Les premiers ont été formés au début des années 2010. « La gendarmerie s’adapte continuellement aux besoins du terrain. Elle évolue », précise le major Yves Bouret, du groupe d’investigation cynophile de Beynes dans les Yvelines, le maître de T’rock. La dernière technicité créée pour répondre aux besoins du terrain est surprenante : le chien de recherche de support digital et numérique. © B. Lapointe, Sirpa, Gendarmerie
Retrouver la première étincelle
Parfois l'origine est évidente. « Une voiture en flamme sur l'autoroute, en ce moment, ça arrive régulièrement », commente l'adjudant-chef Stéphane Moix, affecté à la cellule d'identification criminelle du Var.
Le reste du temps, les techniciens en identification criminelle (TIC) ne cherchent pas immédiatement un responsable. Ils déterminent d'abord un point de départ.
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Les pompiers sont là pour donner de premiers indices. Délimiter une zone où les flammes ont probablement pris naissance. Ils ont vu le feu évoluer, connaissent sa dynamique et gardent en mémoire les premières minutes de l'intervention. Les agents de l'ONF, l'Office national des forêts, ont l'expérience du massif, de ses pistes, des travaux réalisés ou des accès empruntés.
Appelé sur les lieux d’un incendie, T’rock ne cherche pas un coupable. Il cherche une odeur. Le reste de l’enquête appartient aux gendarmes. © T. Doublet, Sirpa, Gendarmerie
Les gendarmes, eux, apportent leur regard judiciaire.
Les arbres livrent leur histoire. Les herbes couchées dans un sens, les végétaux épargnés ou les marques laissées sur les troncs permettent parfois de comprendre comment le feu s'est propagé. Les témoignages, les images de vidéosurveillance, les données de téléphonie ou les incidents signalés sur une ligne électrique complètent peu à peu le puzzle.
Ensemble, l'équipe remonte progressivement le parcours des flammes.
Une partie de Cluedo
Le feu est-il parti d'un orage, d'un arc produit par une ligne électrique défectueuse, de ces travaux en lisière de forêt, d'une voiture qui s'est enflammée ou de ce mégot retrouvé sur une aire de repos ? Toutes les hypothèses sont sur la table et, une à une, les enquêteurs les éliminent.
« C'est un peu comme le Cluedo », résume l'adjudant-chef Stéphane Moix. L'idée n'est pas de trouver immédiatement la bonne réponse, mais de fermer une à une toutes les mauvaises portes jusqu'à ce qu'il ne reste que l'explication la plus solide.
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Neuf feux de forêt sur dix sont d'origine humaine. Mais ne nous y trompons pas, les incendies volontaires ne représentent qu'une faible part des départs de feu. Environ 10 %, estime le technicien en identification criminelle. La plupart sont accidentels ou liés à une imprudence : le freinage un peu brusque d'un train ou une soirée barbecue au mauvais endroit, au mauvais moment. Alors qu'une végétation desséchée, la chaleur et le vent se rejoignent pour qu'une simple étincelle transforme la forêt en brasier.
Les enquêteurs avancent donc avec prudence.
« La réalité judiciaire, criminalistique et émotive ne sont pas tout à fait sur la même échelle », prévient d'ailleurs le technicien en identification criminelle. Alors que l'incendie suscite souvent une forte émotion et nourrit rapidement les spéculations, lui s'impose une autre discipline : ne suivre que les traces. « On doit éviter les biais. Si on n'arrive pas à éliminer une hypothèse, on ne peut tout simplement pas l'écarter. »
Le nez qui fait gagner du temps
Ce n'est qu'une fois que des indices suggèrent une cause criminelle que T'rock est appelé en renfort. Une fois que la zone d'éclosion du feu de forêt est réduite à quelques centaines de mètres carrés également. Car « on ne peut pas lâcher un chien sur 42 000 hectares », signale le major Yves Bouret.
Le malinois ne recherche qu'une seule chose : les produits accélérateurs d'incendie. C'est ce qu'il a appris. Comme d'autres ont pu apprendre à chercher des victimes ou de la drogue.
« Le chien remonte au plus chaud », explique son maître. Pas au plus chaud en température. Au plus chaud... en odeur. Là où la concentration de produits inflammables est la plus importante.
Parfois, le scénario se dessine presque sous ses pattes.
« En forêt, on observe souvent un phénomène de traînée. Le chien remonte sur une quinzaine de mètres. Quelqu'un a versé de l'essence en marchant avant d'allumer le feu. T'rock ne peut pas dire qu'il suit une ligne. C'est moi qui interprète son comportement. »
Mais les découvertes du malinois ne sont jamais des preuves en elles-mêmes. « Ce n'est pas parce qu'il y a de la matière que l'incendie est criminel. Et ce n'est pas parce qu'il n'y en a pas qu'il ne l'est pas. »
Retrouver du white-spirit au beau milieu d'un massif forestier pose question. En retrouver dans un garage où l'on vient de repeindre une porte apparait en revanche plutôt normal. Le rôle du chien est simplement de faire gagner du temps. L'enquête, elle, continue.
À la fin, il reste parfois des zones d'ombre. Les enquêteurs l'acceptent volontiers : mieux vaut une hypothèse incomplète qu'une certitude infondée. Au fond, le travail ressemble à celui d'un archéologue : il faut faire parler un paysage qui semble avoir tout perdu. « On part d'une histoire à trous et on essaie de la remplir », résume l'adjudant-chef Stéphane Moix.
Ce n’est pas un hasard si la gendarmerie recrute des chiens qui aiment tout particulièrement jouer. Ici à l’image, T’Rock et son maître, le major Yves Bouret. © T. Doublet, Sirpa, Gendarmerie
Pour T’rock, ce n’était qu’un jeu
Pendant que les prélèvements prennent la route du laboratoire, T'rock, lui, est déjà ailleurs.
Le major Yves Bouret sort une balle de sa poche.
Le malinois bondit.
« Il ne travaille jamais, il joue. Toutes nos méthodes de dressage sont basées sur le jeu. Qu'il cherche de l'héroïne ou de l'essence, il s'en fiche complètement. Vous pouvez le réveiller à n'importe quelle heure de la nuit, il sera content de partir sur le terrain. »
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Il ne saura jamais si le feu était criminel. Il ignore même qu'il vient peut-être de faire avancer une enquête judiciaire. Lui sait seulement... qu'il a retrouvé son jouet !
Et que, quelque part dans cette forêt réduite en cendres, une nouvelle partie vient de se terminer.


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