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Nous sommes donc rendus là. Misère…
La dépendance aux petits écrans personnels connectés est tellement étendue, tellement chronophage et tellement destructrice des rapports sociaux réels, familiaux et conviviaux que deux nouvelles productions complètement différentes traitent le sujet à partir de l’angle du sevrage. Ce doublé qui arrive en même temps sur les écrans de télévision (ou de diffusion en continu) constitue donc une preuve de plus de l’ampleur du problème mondialisé.
Voici donc Cobayes. Les écrans, sur Télé-Québec, et voici donc Hors réseau. L’expérience, sur Crave. La première production documente les tentatives, pendant quatre mois, de trois foyers québécois pour reprendre le contrôle de leurs vies d’esclaves des écrans avec l’aide d’une psychologue, d’une ergothérapeute et d’une spécialiste des communications. La seconde émission, dans la veine de la téléréalité, met en scène dix jeunes personnalités québécoises, dont une bonne moitié d’influenceurs et d’influenceuses, abandonnées sans cellulaire au milieu de la forêt.
Le sujet de la connexion numérique destructrice fait surchauffer l’actualité. Le livre Génération anxieuse. En quoi la transformation numérique provoque une mutation de l’enfance et contribue à la crise de la santé mentale des jeunes, du professeur new-yorkais Jonathan Haidt, a été un succès mondial depuis sa parution en 2024 parce qu’il synthétise les craintes des parents et des éducateurs au sujet de la révolution destructrice en marche.
L’Australie a entendu le plaidoyer et a interdit en décembre 2025 les réseaux sociaux aux moins de 16 ans précisément pour protéger la jeunesse du pays des algorithmes addictifs d’Instagram, de TikTok ou de Snapchat. En Californie, depuis quelques semaines, les groupes Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp) et Google (YouTube) sont en procès, accusés par des milliers de familles américaines d’avoir sciemment conçu leurs plateformes pour rendre leurs utilisateurs dépendants.
Les trois foyers québécois exposés (avec leur consentement) dans Cobayes pourraient se joindre aux plaignants. Une des premières scènes demande à chacun et chacune de révéler le temps passé sur son cellulaire. Claudia, trentenaire célibataire, est la moins coincée, avec une moyenne de cinq heures de petits écrans par jour.
Dans la famille reconstituée, Maxim, 41 ans, totalise 47 heures et 39 minutes hebdomadaires d’écran, notamment pour les jeux vidéo. « Je ne suis même plus capable de marcher dans la rue sans regarder mon cell », avoue-t-il.
Sa fille Béatrice, 14 ans, s’accroche en ligne 6 heures et 37 minutes en moyenne par jour avec une pointe au double le samedi. Elle a empoigné son téléphone 1257 fois pendant la semaine avant le tournage, pour une moyenne de 180 consultations quotidiennes. Dans le troisième groupe, la petite Maxence ne vit que pour les écrans, et sa mère a déjà téléchargé 180 jeux sur son appareil rien que pour sa progéniture.
Une fois cette prise de conscience faite, les cobayes tentent de contrer cet assujettissement. Les professionnels les aident à réduire leur consommation avec des solutions évidentes, mais difficiles à implanter.
Il faut limiter le temps de connexion (à deux heures quotidiennes en général), éloigner les objets de la tentation, voire carrément interdire les écrans dans certains lieux de la maison. Il faut réintroduire d’autres occupations, dont les bons vieux jeux de société. In fine, les cobayes doivent vivre 24 heures sans écrans, ce qui serait l’exploit suprême de notre société hyperbranchée.
Un sentiment d’épidémie sourd de cette démonstration parfois crève-cœur, par exemple quand le sevrage entraîne des disputes et des crises des enfants devant des parents désespérés. Un rapprochement avec la dépendance au tabac ne semble pas forcé. Au bout du compte, tout en admirant la capacité des intervenantes spécialisées à modifier les mauvaises habitudes, on sort du visionnement avec le désir d’une intervention politique majeure ici aussi dans ce dossier de santé publique.
Des Robinson des bois
L’autre production parle également de cette dépendance numérique généralisée avec, là encore, une expérience devant les écrans, mais sans écrans. Le ton est beaucoup plus léger et, à vrai dire, au bout du compte, il s’agit davantage d’une téléréalité amusante de survie de plus mettant en scène des personnalités publiques.
L’expérience de déconnexion implique une dizaine de masochistes prêts à tout, des vedettes de l’influence numérique (Amorella Lenga, Brendan Mikan, Kevins-Kyle Lambert, Pascale de Blois, Joanie Grenier), des acteurs, une chanteuse et deux humoristes (Antoine Olivier Pilon, Sam-Éloi Girard, Éléonore Lagacé, Marylène Gendron et Charles-Antoine Des Granges). Cette joyeuse bande a l’habitude de s’exhiber et en redonne généreusement. « Je me sens comme Rambo qui aurait mangé Hugo Girard », lance Des Granges en découvrant son équipement de survie comprenant un grand couteau de chasse.
Le fait que ce groupe de jeunes rats des villes soit sans cellulaire dans les champs importe peu finalement. Ces habitués des vidéos verticales sont filmés et se filment, et c’est ce qui compte au fond pour la série, dont Le Devoir a vu les deux premiers épisodes.
On se retrouve avec une sorte de version « diète » de Alone. Les survivants, qui frappe très, très fort depuis une décennie sur la chaîne History. Dans ce modèle d’inspiration, dix candidats sont parachutés dans une nature hostile avec un minimum d’équipement et une seule règle : la personne qui endure sa vie de Robinson le plus longtemps, sans réseau ni cellulaire, repart avec un million de dollars.


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