Un animal sans os, sans squelette, sans même un cerveau centralisé tel qu’on le conçoit chez les vertébrés, et pourtant capable de planifier. En 2009, l’équipe de Julian Finn et al., publiée dans Current Biology, observe au large de l’Indonésie des poulpes collectant des demi-coques de noix de coco creuses, les transportant sur plusieurs mètres en marchant sur deux tentacules, puis les assemblant pour construire un abri portable. La communauté scientifique accuse le coup. Ce petit mollusque vient de briser une frontière que l’on croyait imperméable.
À retenir
- Un animal sans cerveau centralisé démontre une planification complexe au fond de l’océan
- La distinction entre intelligence simple et comportement cognitif s’efface avec cette découverte
- L’évolution a-t-elle créé l’intelligence plusieurs fois, de manière totalement indépendante ?
Sommaire
- Une noix de coco, un outil, une révolution cognitive
- Le « stilt-walking », ou l’art de marcher sur des échasses
- Pas un réflexe, une décision
- Ce que la pieuvre oblige à repenser
Une noix de coco, un outil, une révolution cognitive
Ce comportement est remarquable pour une raison précise : le poulpe transporte un objet qui ne lui est d’aucune utilité immédiate. Il anticipe un besoin futur. C’est la définition de l’utilisation d’outils au sens cognitif du terme, un comportement jusqu’alors réservé aux primates, aux corvidés et à quelques autres vertébrés.
Jusqu’à cette publication, la science percevait les invertébrés comme dépourvus des capacités cognitives nécessaires à l’utilisation d’outils. Certains avaient certes été observés en train d’utiliser des feuilles ou du sable pour transporter de la nourriture, mais les chercheurs considéraient ces comportements différents de l’usage d’outils tel qu’on l’observe chez les mammifères et les oiseaux. La pieuvre veinée, elle, change les règles.
Julian Finn et Mark Norman, chercheurs au Museum Victoria de Melbourne, ont filmé l’Amphioctopus marginatus au moment où elle sélectionnait les coques coupées en deux, les vidait, les transportait sur une vingtaine de mètres et les assemblait pour en faire une cachette sphérique. Les chercheurs ont observé cette étrange activité chez quatre de ces créatures en Indonésie, au cours de voyages en plongée sous-marine effectués dans le nord de Sulawesi et à Bali entre 1998 et 2008. Dix ans de terrain. Un comportement qui n’était pas attendu.
Le « stilt-walking », ou l’art de marcher sur des échasses
L’étude décrit un comportement appelé « stilt walking » : la pieuvre à corps mou s’étale sur les coques de noix de coco empilées, raidit ses huit bras et soulève l’ensemble pour se déplacer sur le fond marin. La scène est pour le moins surréaliste. En se rappelant de la première fois qu’il a observé ce comportement, Finn raconte qu’il n’avait jamais vu la pieuvre ramasser les coques et s’enfuir avec. « C’était extrêmement comique, je n’avais jamais autant ri sous l’eau. »
Mais derrière le côté burlesque de la scène se cache une logique cognitive redoutable. Les coques n’offrent aucune protection pendant le transport. Pire : les porter contraint la pieuvre à adopter cette démarche maladroite en « échasses » qui la rend plus vulnérable aux prédateurs. Porter des coques de noix de coco représente donc un coût réel : l’animal se déplace lentement et maladroitement, s’exposant davantage au danger. Accepter un risque immédiat pour un bénéfice futur. C’est exactement ce que font les humains quand ils souscrivent une assurance.
Le fait que la coque soit transportée pour un usage futur plutôt que dans le cadre d’une tâche immédiate distingue clairement ce comportement d’autres formes de manipulation déjà connues chez les pieuvres. Une preuve supplémentaire vient de la nécessité d’assembler correctement les deux demi-coques pour créer un outil fonctionnel unique. Deux pièces, un assemblage, un abri. Une logique constructive qu’on n’attendait pas à dix mètres de fond.
Pas un réflexe, une décision
La distinction avec d’autres animaux qui « utilisent » des objets est nette. La pieuvre veinée ne réutilise pas toujours la même coquille comme le fait le bernard-l’hermite. Elle stocke des coquilles pour de futures utilisations. Ces transports n’ont donc pas pour objectif de se protéger immédiatement, mais bien de stocker. Le bernard-l’hermite choisit une coquille qui lui va, puis l’habite. La pieuvre, elle, constitue un inventaire.
Ce comportement s’est probablement développé à l’origine à partir de l’utilisation de grandes coquilles de bivalves vides, avant que l’approvisionnement relativement récent en demi-coques de noix de coco légères, jetées par les communautés humaines côtières, ne prenne le relais. Un détournement opportuniste des déchets humains, recyclés en matériaux de construction sous-marins. On pourrait presque y voir une forme de pragmatisme environnemental.
Le poulpe possède une mémoire impressionnante, stockée dans ses 500 millions de neurones. Ces capacités intellectuelles reposent sur des centaines de millions de neurones répartis entre les tentacules de l’animal, ses lobes optiques et son encéphale. Ce n’est pas un cerveau centralisé comme le nôtre : c’est une intelligence distribuée, où deux tiers des neurones sont logés dans les bras eux-mêmes. Chaque tentacule traite de l’information de façon semi-autonome. Une architecture que les ingénieurs en robotique regardent aujourd’hui avec une grande attention.
Ce que la pieuvre oblige à repenser
L’utilisation d’outils est devenue un marqueur de sophistication cognitive. Longtemps considérée comme une caractéristique définissant notre espèce, cette capacité a ensuite été observée chez d’autres primates, puis chez un spectre croissant de mammifères et d’oiseaux. Avec la pieuvre veinée, la liste s’étend à un animal sans squelette, sans vertèbres, dont la lignée évolutive a divergé de la nôtre il y a plus de 500 millions d’années. L’intelligence, au fond, n’a pas attendu l’invention de la colonne vertébrale.
Les scientifiques ont décrit des individus avançant lentement sur le fond marin, serrant leurs précieuses coquilles contre eux. Une scène qui suggère que des comportements longtemps considérés comme exclusivement humains, anticipation, stockage, usage d’outils, existent aussi chez certains invertébrés marins. Ce qui soulève une question que la biologie évolutive commence à peine à formuler sérieusement : si une intelligence fonctionnelle peut émerger de manière indépendante dans des branches aussi éloignées de l’arbre du vivant, combien d’autres animaux considérés comme « simples » planifient-ils en silence, dans des environnements que nous observons encore trop peu ?
Sources : futura-sciences.com | cortex-mag.net


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