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Au large de Paimpol reposaient depuis 2016 deux turbines de plusieurs centaines de tonnes que plus personne n’était payé pour entretenir

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Deux turbines de plusieurs centaines de tonnes chacune, posées par 35 à 40 mètres de fond au large de l’île de Bréhat, reliées à la côte par un câble sous-marin de quinze kilomètres : voilà ce qui reposait, immobile, dans l’un des courants de marée les plus puissants d’Europe, pendant que la société censée s’en occuper avait tout simplement cessé d’exister. Le site de Paimpol-Bréhat, dans les Côtes-d’Armor, devait incarner l’avenir de l’énergie hydrolienne française. Il est devenu, en quelques années, le symbole d’un fiasco industriel payé à coups de dizaines de millions d’euros publics.

À retenir

  • Deux géantes machines sous-marines censées révolutionner l’énergie française ont disparu des radars
  • Le projet a englouti 70 millions d’euros d’argent public pour zéro production commerciale
  • Pendant que la France abandonnait, un pays voisin devenait leader mondial incontesté de cette technologie

Sommaire

  1. Un pari technologique lancé en grande pompe
  2. La rouille a eu raison des ambitions en quelques mois
  3. Une facture salée, et un fossé qui se creuse avec les Britanniques

Un pari technologique lancé en grande pompe

Tout commence en 2008, quand EDF engage les premières études sur ce site choisi pour ses courants exceptionnels. Le parc de Paimpol-Bréhat est une ferme de turbines hydroliennes créée en 2008, gérée par EDF et devient la première ferme, en France et dans le monde, d’hydroliennes raccordées au réseau national de distribution d’électricité. La technologie retenue vient d’une entreprise irlandaise, OpenHydro, rachetée entre-temps par le groupe naval français DCNS, devenu Naval Group puis Naval Energies.

Après des années de retards et de prototypes testés en rade de Brest, le vrai coup d’envoi a lieu en 2016. En février 2016, EDF positionne à 40 mètres sous la mer, au large de l’archipel de Bréhat, une première hydrolienne d’un poids de 300 tonnes pour 16 mètres de diamètre, fixée sur un socle de 900 tonnes pour résister aux courants marins, avant qu’une seconde hydrolienne de la même taille ne la rejoigne en mai 2016, à 35 mètres de profondeur. Un socle de béton de neuf cents tonnes pour tenir une turbine de trois cents tonnes : l’ingénierie déployée donne la mesure de l’ambition du projet. EDF mettait à disposition des turbiniers son expertise en énergies marines renouvelables et ses infrastructures de raccordement, avec un câble sous-marin de 15 km équipé de fibre optique pour superviser le fonctionnement à distance. La mise à l’eau se fait sous les regards de la ministre de l’Écologie de l’époque, Ségolène Royal, et des dirigeants de DCNS. On promet d’alimenter des milliers de foyers bretons avec la seule force des marées.

La rouille a eu raison des ambitions en quelques mois

Le rêve tourne court presque immédiatement. Des soucis de corrosion apparaissent sur un composant clé des turbines, et les deux machines doivent être ressorties de l’eau à peine plus d’un an après leur immersion. Elles ont été sorties de l’eau en avril 2017 en raison de soucis de corrosion. Un comble pour des engins censés résister des décennies aux assauts de la mer. En novembre 2017, EDF et Naval Energies jettent l’éponge : le retour d’expérience tiré de la construction, de l’immersion et des essais des hydroliennes OpenHydro sur le site expérimental de Paimpol-Bréhat conduit à clore cette phase importante de développement. Depuis 2011, date de la première hydrolienne mise à l’eau, le site n’aura jamais produit d’électricité de façon commerciale.

La suite est encore plus brutale. En juillet 2018, Naval Energies décide unilatéralement d’arrêter tous ses investissements dans l’hydrolien. Après avoir fait prendre à Bpifrance 36 % du capital de Naval Energies et inauguré une usine d’assemblage d’hydroliennes à Cherbourg, Naval Group décide unilatéralement que l’activité d’énergie des courants marins n’a pas d’avenir industriel, et met en liquidation OpenHydro, dans laquelle il avait investi plus de 200 millions d’euros. La chute est vertigineuse : la société va en liquidation avec des dettes d’environ 280 millions d’euros. L’usine de Cherbourg, inaugurée en juin 2018, ferme ses portes un mois et demi plus tard à peine. Résultat concret pour Paimpol-Bréhat : plus aucun constructeur derrière les machines, plus aucun budget de maintenance, un site expérimental sans exploitant pour une technologie que son propre fabricant venait d’abandonner.

Une facture salée, et un fossé qui se creuse avec les Britanniques

Combien tout cela a-t-il coûté aux contribuables ? Le maire de Paimpol de l’époque, qui découvre l’arrêt du projet sans concertation, sort sa calculette. Il rappelle qu’EDF devait installer cinq hydroliennes sur le site d’essai pour un montant estimé à 28 millions d’euros, et souligne que les essais des deux hydroliennes immergées ont finalement coûté 70 millions d’euros, largement subventionnés notamment par le Conseil régional de Bretagne. Soixante-dix millions d’euros, financés en partie par l’argent public régional et européen, pour deux machines qui n’auront jamais alimenté durablement le moindre foyer breton.

Pendant que la France mettait un genou à terre, le Royaume-Uni a persévéré. Sur le site de MeyGen, en Écosse, l’exploitant a continué d’ajouter des turbines année après année. Jusqu’en septembre 2024, MeyGen avait produit 66 GWh d’énergie, soit plus que tous les autres sites d’énergie marémotrice au monde réunis, ce qui en fait le site numéro un mondial pour l’énergie marémotrice. Entre 2018 et 2023 déjà, MeyGen avait généré plus de 51 GWh d’électricité entre mars 2018 et mars 2023. Même courant, même principe physique, deux trajectoires industrielles opposées : d’un côté un pays qui a maintenu son soutien financier à la filière malgré les déboires techniques, de l’autre une France qui a débranché la prise au premier accident de parcours sérieux.

Le sujet n’est pourtant pas totalement enterré côté français. Dans le cadre de la programmation pluriannuelle 2026-2035, l’État prévoit le lancement d’un premier appel d’offres hydrolien de 250 MW au niveau du Raz-Blanchard, avec un objectif d’attribution d’ici à 2030. De quoi relancer, presque dix ans après le fiasco de Bréhat, une filière que la France avait pourtant les moyens techniques de dominer.

Le site de Paimpol-Bréhat, lui, n’est pas resté à l’abandon éternellement : les infrastructures sous-marines ont été réutilisées pour tester d’autres technologies. Une nouvelle campagne d’essais a été engagée dès avril 2019 avec l’immersion à 35 mètres de profondeur de l’hydrolienne HQ-OCEAN conçue par la start-up française HydroQuest, qui a injecté ses premiers kWh sur le réseau en juin 2019. Ce prototype de nouvelle génération, testé pendant deux ans, a affiché un taux de disponibilité de 90% au bout de l’expérimentation, preuve que le courant de Bréhat n’avait pas fini de rendre service, même après le naufrage industriel qui avait englouti les premières turbines et l’argent public qui allait avec.

Sources : usinenouvelle.com | edf.fr

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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