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Au bord du Rio Tapajós pourrit depuis 1945 une cité-usine bâtie pour Henry Ford : ce qui a eu raison d’elle tient dans une feuille d’hévéa

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Deux cent quarante-quatre mille deux cents dollars. C’est le prix auquel Henry Ford a bradé, en 1945, un empire du caoutchouc censé rivaliser avec les plantations britanniques d’Asie. L’expérience a échoué en 1945 et la Ford Motor Company a revendu le terrain au gouvernement brésilien pour seulement 244 200 dollars. Une somme dérisoire au regard de l’investissement initial : Ford s’est retiré du commerce du caoutchouc en 1945, après avoir perdu plus de 20 millions de dollars. Et derrière cette débâcle financière, un responsable minuscule, invisible à l’œil nu : un champignon logé dans les feuilles d’hévéa.

À retenir

  • Henry Ford construit une cité-usine futuriste en Amazonie, mais ne la visitera jamais
  • Une révolte d’ouvriers éclate en 1930 : la fameuse « Révolte des casseroles cassées »
  • Un pathogène invisible détruit les plantations : la leçon qu’on ne peut pas imposer un modèle américain à la nature

Sommaire

  1. Un pari fou sur le caoutchouc amazonien
  2. La discipline du Michigan importée dans la jungle
  3. Le champignon qui a eu raison de l’empire Ford
  4. Une revente sans appel, et un homme qui n’a jamais vu son rêve

Un pari fou sur le caoutchouc amazonien

Tout commence en 1927. Le magnat de l’automobile veut s’affranchir du cartel anglo-néerlandais qui contrôle le marché mondial du latex, matière première indispensable aux pneus de ses Ford T. La flambée des prix du caoutchouc et la menace d’un cartel dirigé par les Britanniques ont poussé Henry Ford, en 1927, à acheter une parcelle de la taille du Connecticut. L’endroit choisi : les rives du Rio Tapajós, en plein cœur de l’État brésilien du Pará.

Le chantier va vite. Des bateaux chargés de machines lourdes remontent l’Amazone, des ouvriers venus de tout le Brésil affluent, et en 1928 la ville de Fordlândia sort de terre. On y bâtit une école, un hôpital, un cinéma, des piscines, un terrain de golf, des rues bordées de Ford flambant neuves. Sur le papier, une utopie industrielle greffée sur la forêt tropicale. Dans les faits, un contresens écologique et humain qui va se payer cash.

La discipline du Michigan importée dans la jungle

Ford impose à Fordlândia les mêmes règles qu’à Detroit, en pire. Alcool interdit, cantine obligatoire, horaires calqués sur le Midwest sans tenir compte de la chaleur équatoriale. Les ouvriers locaux touchaient un salaire deux fois supérieur au tarif habituel, mais devaient adopter un mode de vie américain imposé : cafétérias en libre-service, badges numérotés dont le coût était déduit du premier salaire. Le menu ne pardonne rien non plus : flocons d’avoine, pain complet et fruits en conserve remplacent la cuisine brésilienne, avec un prélèvement automatique sur la paie.

Faute d’alcool sur place, une économie parallèle s’organise. De minuscules villages surnommés l’« Île de l’Innocence » fleurissent à proximité, proposant en abondance de la cachaça, la fameuse eau-de-vie locale. La contestation couve pendant deux ans, jusqu’à ce qu’un détail administratif fasse tout basculer.

En décembre 1930, la direction décide de supprimer le service à table au profit d’un self-service. L’annonce concernant la cafétéria, où le repas devient désormais un service en libre-service sans service à table, met le feu aux poudres : les employés de Fordlândia se soulèvent ouvertement. Ce qu’on appellera la « Révolte des casseroles cassées » (Quebra-Panelas) dégénère en quelques heures. Des centaines d’ouvriers, armés de machettes et de pierres, détruisent la cafétéria, brisent les vitres, renversent les camions et coupent les câbles télégraphiques, isolant totalement la cité du monde extérieur. Les cadres américains fuient dans la jungle ou se réfugient sur des bateaux au milieu du fleuve, en attendant l’arrivée de l’armée brésilienne trois jours plus tard.

Le champignon qui a eu raison de l’empire Ford

La révolte n’était qu’un symptôme. Le vrai tueur de Fordlândia, c’est un pathogène sud-américain baptisé Microcyclus ulei, responsable de ce que les phytopathologistes appellent la maladie sud-américaine des feuilles. Une étude publiée dans les archives de la National Library of Medicine américaine le résume sans détour : les épidémies de cette maladie ont provoqué l’échec des plantations de caoutchouc en Amérique tropicale au début du XXe siècle, dont l’exemple le plus frappant reste la chute de Fordlândia, malgré des investissements colossaux en recherche et développement.

Le problème, c’est que les ingénieurs de Ford ont planté leurs hévéas en rangs serrés, comme des épis de blé dans l’Iowa. Or dans la nature amazonienne, ces arbres poussent isolés, dispersés sur de vastes étendues, ce qui limite naturellement la propagation des maladies. Rien à voir avec les rangées denses et ordonnées qu’utilisaient les ingénieurs agricoles de Ford, une plantation non naturelle qui a offert un chemin idéal à la propagation de la brûlure des arbres et des parasites. Il a suffi d’un seul plant contaminé pour que l’épidémie ravage la plantation entière.

Le sol amazonien, pauvre et instable, n’a rien arrangé. La finesse et la pauvreté du sol amazonien avaient été sous-estimées, et le terrain vallonné faisait que la pluie emportait la terre dans les vallées, où elle formait des mares propices au paludisme avant de se déverser dans le Tapajós. Ford tente bien un sursaut en 1934, en déplaçant une partie de l’exploitation sur un terrain plus plat, baptisé Belterra, avec des greffons résistants importés d’Asie. Pendant dix ans, les ouvriers de Ford s’échinent à transformer la terre en caoutchouc, pour un pic de production de 750 tonnes de latex en 1942, très loin de l’objectif de 38 000 tonnes fixé pour cette même année. L’arrivée du caoutchouc synthétique, développé pendant la Seconde Guerre mondiale, achève de rendre l’aventure obsolète.

Une revente sans appel, et un homme qui n’a jamais vu son rêve

Le détail le plus vertigineux de cette histoire tient peut-être là : Henry Ford, qui a englouti des millions de dollars et deux décennies dans ce projet, n’a jamais mis un pied à Fordlândia. Henry Ford n’a jamais, pas une seule fois, visité Fordlândia. Un empire pensé depuis un bureau du Michigan, jamais confronté par son fondateur à la réalité du terrain, à l’humidité, aux moustiques, ni au bruit des machettes lors de la révolte de 1930.

Aujourd’hui, les carcasses de tôle rouillée, le château d’eau et les bungalows à l’américaine tiennent toujours debout au bord du Tapajós, entre ruine touristique et leçon d’histoire industrielle. Un rappel utile pour quiconque pense qu’on peut plaquer un modèle d’organisation sur un écosystème sans en payer le prix : la nature amazonienne, elle, n’a jamais lu le manuel Ford.

Sources : slate.com | faroutmagazine.co.uk

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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