Une ancienne ferme devenue chambres d’hôtes a été le lieu de prédation de Jacques Delfosse. Ce prêtre qui a longtemps habité et officié dans le Nord, avait choisi un coin d’Ardèche pour organiser des camps de vacances pendant 20 ans où il aurait drogué et violé des enfants.

À Gourgouras (Ardèche), Tristan Bonhoure - Aujourd'hui à 06:10 - Temps de lecture :

À l’époque, avant d’être transformée en chambres d’hôtes, l’ancienne maison agricole tranchait avec le reste des habitations. C’est là que Jacques Delfosse aurait commis plusieurs des actes qui lui sont reprochés.  Photo EBRA/ Le Dauphiné Libéré / Albert Lictevout À l’époque, avant d’être transformée en chambres d’hôtes, l’ancienne maison agricole tranchait avec le reste des habitations. C’est là que Jacques Delfosse aurait commis plusieurs des actes qui lui sont reprochés.  Photo EBRA/ Le Dauphiné Libéré / Albert Lictevout 

Il a fallu se déplacer aux limites de l’Ardèche, sur des routes sinueuses bordées de forêts. Gourgouras, petit hameau de quelques habitations à Saint-Julien-d’Intres, aurait été le lieu de prédation du « père Jacques Delfosse », comme il se fait encore appeler aujourd’hui, de 1979 à 1998. L’homme âgé de 88 ans aujourd’hui est au centre d’une enquête menée par le parquet de Lille. Déjà condamné en 2007 pour viols sur deux mineurs dans des camps de vacances en Ardèche, il aurait en fait violenté sexuellement des dizaines d’autres enfants en quatre décennies, au fil de ses déménagements et des missions que lui confiait l’Église catholique.

Dernièrement, 25 nouvelles personnes se sont manifestées, estimant avoir été victimes d’agressions sexuelles de la part de celui qui était curé ou aumônier pour les scouts dans le Jura, dans le Nord, en Isère ou en Ardèche. Bruno Renoul, journaliste de La Voix du Nord à Roubaix, a été le premier à enquêter longuement sur le prêtre et a révélé l’affaire.

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Des participants aux camps revenus des années plus tard

Plusieurs faits auraient été commis à Gourgouras. Au cœur de ce hameau, dans une ancienne maison agricole achetée avec un héritage et réaménagée grâce au concours des enfants qu’il hébergeait, Jacques Delfosse organisait des camps de vacances. Été comme hiver, des dizaines d’enfants principalement âgés de 10 à 18 ans et originaires du Nord, département où le prêtre a passé une grande partie de sa vie, étaient accueillis. Selon un mode opératoire bien rodé, le prêtre aurait abusé de certains de ses « protégés » après les avoir sédatés avec des médicaments. Pour faciliter ses actions criminelles, sa chambre jouxtait l’infirmerie.

Sur le plateau ardéchois, l’immense bâtiment, bordé d’un terrain de tennis et d’une salle de danse, tranchait à l’époque avec le reste des habitations. Aujourd’hui, la maison est devenue une chambre d’hôtes. Le calme règne alentour. Les néoruraux ont remplacé certains anciens du hameau. Au rez-de-chaussée de la ferme en pierre, la chambre de l’homme d’Église est devenue le lieu où sont stockés des poupées et des costumes confectionnés par l’actuelle propriétaire, Marie-Ange, installée depuis 2003. « Je n’ai pas connu Jacques Delfosse mais il est arrivé que des personnes qui ont passé leurs vacances ici avec le père reviennent des années plus tard pour montrer à leurs enfants l’endroit où ils ont passé de bons moments », raconte la septuagénaire. Une dissonance avec la gravité des actes reprochés que l’on entrevoie en écoutant un autre habitant de Gourgouras.

« On croyait qu’il était mort »

« J’ai croisé une fois Jacques Delfosse, lors d’une réception qu’il avait organisée pour les voisins au début des années 90 », raconte Claude. L’octogénaire évoque « une colonie commune aux autres, qui fonctionnait avec des moyens financiers importants. Il avait creusé une piscine, ce qui était rare sur le plateau. Avant que le “pot aux roses” ne soit découvert il n’y a pas longtemps, on ne pouvait avoir que de l’admiration pour l’homme entreprenant qui avait transformé une maison paysanne ancienne pour recevoir des jeunes ».

Sur un plateau de gens plutôt taiseux, les seules personnes qui nous ont répondu sont curieusement convaincues de la mort du prêtre, parti soudainement à la fin des années 90 – il aurait en fait été forcé par le diocèse de mettre fin à son camp de vacances après une plainte déposée par une victime -. Le souvenir d’un personnage qui « aidait à faire vivre les artisans du coin », « organisait des fêtes » et missionnait des jeunes « pour inviter les habitants à un spectacle » est encore prégnant.

Aujourd’hui, la gérante de la chambre d’hôte préfère ne plus s’étaler sur le passé. Son seul souhait est de faire vivre son établissement doté de cinq chambres coquettes, redécorées à son goût, où ce qui a existé s’efface, petit à petit.

Jacques Delfosse. Photo fournie

« Il dit ne ressentir "aucune culpabilité" »

« Il n’a pas été de très bonne composition, il n’a reconnu aucun des faits pour lesquels il n’a pas été jugé ». Le journaliste Bruno Renoul a enquêté huit mois pour La Voix du Nord sur le père Jacques Delfosse, né à Marcq-en-Barœul (Nord) en 1937 et devenu prêtre en 1964. Il a retracé sa vie, interrogé des victimes et surtout, il l’a rencontré, en septembre 2025. « Je me suis retrouvé devant une grosse maison assez cossue à Étampes, en région parisienne, où il habite désormais ».

Pendant 30 à 45 minutes, le journaliste fait face au vieil homme, âgé de 88 ans, cheveux blancs et regard clair. « À la fois, c’était un endroit assez soigné, qui sentait la personne âgée. Et, autour de lui, il y avait un grand bazar. La manière dont il saisissait ses mains, on avait l’impression que cet entretien le crispait », exprime Bruno Renoul.

Il a « demandé pardon »

Il se rend compte que Jacques Delfosse « est en mauvaise santé. Il y avait peut-être une part de manipulation dans ce qu’il disait… et une part de faiblesse physique. » Le journaliste interroge l’homme d’Église déchu et qui se déplace en déambulateur, tentant de le mettre face à ses contradictions. « S’il confesse qu’il « pense tout le temps » à ses actes passés, il dit ne ressentir « aucune culpabilité » puisqu’il a « demandé pardon », et que « le pardon efface l’acte qu’on a commis » », écrit Bruno Renoul pour La Voix du Nord.

« Je l’ai aussi interrogé sur la beauté de corps, car il avait théorisé que l’âge parfait du corps se situait entre 13 et 15 ans, nous raconte-t-il. Il m’a demandé si j’avais des enfants et si je ne trouvais pas qu’ils étaient parfaits à 13 ans ? Ça m’a mis mal à l’aise. Je suis parti. »

Difficile, dans ce contexte, d’obtenir des aveux, notamment sur le mode opératoire du prêtre. Selon plusieurs plaignants, il aurait utilisé la soumission chimique. C’est en droguant de jeunes enfants avec des médicaments, prétextant les soigner, qu’il parvenait à les agresser sexuellement.
Dans le cadre de son sacerdoce, Jacques Delfosse a multiplié les voyages dans le Nord, dans les Alpes et en Ardèche… Comme les plaignants, une question taraude le journaliste Bruno Renoul. Au fil des décennies, « combien de personnes ont pu être victimes de sa prédation ? »

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