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Nathalie Drouin a toujours porté de lourdes responsabilités. De son rôle de haute fonctionnaire — d’abord au Québec, puis au fédéral — jusqu’à ses fonctions de conseillère à la sécurité nationale et au renseignement auprès du premier ministre, elle a évolué pendant plus de 30 ans au cœur des dossiers les plus sensibles de l’État. C’est pourtant dans son nouveau rôle d’ambassadrice du Canada en France, auquel l’a nommée Mark Carney ce printemps, qu’elle ressent véritablement le poids des attentes.
Le Devoir est allé à sa rencontre dans sa résidence officielle au cœur de Paris, à deux pas des Champs-Élysées, pour sa toute première entrevue depuis sa prise de fonction.
L’ambassadrice nous accueille dès l’entrée, où, sitôt la grille de sécurité franchie, se dévoilent de magnifiques jardins. À l’intérieur, d’imposants lustres pendent aux plafonds, et des moulures dorées habillent les murs — un contraste frappant avec les couloirs austères qu’elle a longtemps fréquentés à Ottawa.
Au-delà du décor, le monde diplomatique peut sembler à des années-lumière de celui de la sécurité nationale. Or, dans le contexte actuel, ces deux univers se rejoignent plus qu’on pourrait le croire. « Je crois que, par ma nomination, le premier ministre envoyait un message comme quoi la sécurité nationale, c’est important, et que la sécurité économique fait partie intégrante de la sécurité nationale », explique Mme Drouin depuis l’un des salons de la résidence, sous ses appartements.
Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre Mark Carney cherche à réduire la dépendance du Canada envers les États-Unis en développant de nouveaux partenariats à l’international — un chantier qui repose inévitablement sur la diplomatie.
Les attentes envers les diplomates ont donc grimpé d’un cran, confirme Mme Drouin. Elle arrive toutefois avec un bagage différent de celui des autres chefs de mission, ayant travaillé de près avec M. Carney à l’élaboration de plusieurs politiques après son élection. « J’ai été aux premières loges avec le premier ministre pour l’aider à développer sa politique étrangère. Donc, j’arrive avec cette compréhension de ce que ce gouvernement-là veut faire », indique-t-elle.
Une occasion à saisir
L’ancienne conseillère à la sécurité nationale ne s’en cache pas : l’état actuel du monde, bousculé par la multiplication des conflits et une polarisation croissante, la « préoccupe ». Ce contexte crée pourtant un « momentum » unique pour resserrer les liens entre le Canada et la France.
« Tous les pays regardent comment ils peuvent diminuer leurs vulnérabilités respectives. L’une des manières, c’est de conclure des partenariats diversifiés avec un partenaire fiable, qui est prévisible et qui va respecter ses ententes et ses engagements », explique-t-elle, en prenant bien soin de ne pas nommer les États-Unis.
Cette quête de stabilité résonne tout particulièrement à Paris. La France doit actuellement composer avec l’imposition de tarifs douaniers globaux de 15 % sur ses exportations vers les États-Unis. Le président Trump a souvent lancé de nouvelles menaces tarifaires en l’air, comme une taxe de 200 % sur les vins et les champagnes.
En plus de l’imprévisibilité de Washington, les conflits en Europe et au Moyen-Orient contribuent également à rapprocher le pays du Canada. « En ce moment, la France est bien plus impactée que nous sur ce qui se passe dans le détroit d’Ormuz […] La diversification vise aussi à diminuer leur vulnérabilité aux chaînes d’approvisionnement », rappelle Mme Drouin.
S’inspirer du TGV
Les occasions de collaboration ne manquent pas entre la France et le Canada. Le Canada gagnerait tout particulièrement à s’inspirer du modèle français du train à grande vitesse (TGV), un projet de longue haleine qui a su maintenir le cap en dépit des pressions politiques.
« Pour développer son réseau, ils ont rencontré les mêmes enjeux [que le Canada] : dessiner le tracé, [chose] qui dérange souvent, comment faire les consultations… On a beaucoup à apprendre de la France », estime-t-elle.
À l’inverse, la France aurait tout autant à gagner de l’expertise canadienne en intelligence artificielle (IA), un domaine où Montréal s’impose comme un pôle mondial. Emmanuel Macron et Mark Carney, qui se sont rencontrés à Paris à la veille de notre entretien avec l’ambassadrice, ont d’ailleurs officialisé un accord visant à partager des renseignements classifiés dans le secteur de l’IA.
Forte de son expertise en sécurité nationale, Nathalie Drouin prévient toutefois que l’IA peut encore « dérailler » sans une réglementation rigoureuse. Même s’il s’agit d’une « technologie formidable », l’outil demeure en effet vulnérable aux fuites de données et aux atteintes à la protection des renseignements personnels. « Avec des [incidents] comme ça, la confiance envers l’outil va disparaître, tout comme les bénéfices qu’on pourrait en tirer », avertit-elle.
Préparer l’après-Macron
La mission de rapprocher le Canada et la France survient dans le contexte où il reste moins d’un an au mandat du président Macron, son deuxième mandat prenant fin en mai 2027. Ce départ annoncé pourrait ainsi clore le chapitre d’une relation particulièrement étroite entre les deux dirigeants.
À Paris, ils avaient l’air de vrais amis. Emmanuel Macron n’avait que de bons mots envers son « très cher Mark » durant son discours à l’Élysée — et ce dernier n’a pas manqué de lui rendre la politesse. Ils ont également partagé un souper privé au Palais, après une série de rencontres privées tenues plus tôt en journée.
« Ce sont deux grands économistes, ils parlent le même langage », observe Nathalie Drouin, convaincue que cette complicité personnelle agit comme un « accélérateur » pour le rapprochement des deux pays.
La relation bilatérale devra donc être reconstruite, sans garantie de retrouver les mêmes affinités avec le futur chef de l’État français. Et pour l’instant, c’est le parti d’extrême droite, le Rassemblement national (RN), qui est en tête des sondages.
La transition n’inquiète pas pour autant Nathalie Drouin. Elle entend jouer un rôle de pont entre le futur président français et M. Carney, quel qu’il soit. « Les priorités [du président] pourraient changer, mais ça ne pourrait pas être un rejet [des ententes] en bloc, parce que ce sont des partenariats gagnant-gagnant », affirme-t-elle.
D’ici là, la Québécoise entamera une tournée hors de la Ville Lumière. Son objectif ? Aller à la rencontre des régions pour y installer un nouveau réflexe : penser au Canada pour faire des affaires. Chose certaine, l’ambassadrice a bien du pain sur la planche.


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