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Toujours aussi nécessaire apparaît le besoin d'affirmer qu'il est non seulement possible mais souhaitable de faire cohabiter des regards, des manières d'être au monde, que tout semble séparer. Quand un programme de deux moyens-métrages rappelle, de manière créative, que nous sommes les contemporains pour l'essentiel passifs d'un génocide dont sont activement complices nos dirigeants et nos médias dominants, peut-on aussi, dans le même espace, parler d'une comédie, d'un poème visuel, d'un film de science-fiction?
On choisit ici de répondre oui, en acceptant la possibilité d'être contredit. Mais en plaidant que nous avons besoin d'humanité sous toutes ses formes, de manières de raconter, de faire jouer les rapports entre les êtres, entre les images et entre les époques, de trouver des formes narratives. Y compris pour affronter les pires horreurs contemporaines, sans les relativiser, ni tout mélanger.
Malgré ses limites, il est possible de continuer de croire et de défendre que le cinéma est une ressource ouverte, qui explore mille directions et mille dispositifs, pour ainsi enrichir les capacités de chacune et chacun à essayer de mieux comprendre la réalité commune. Et qu'il est donc possible, voire souhaitable, non seulement de ne pas choisir entre le cinéma en phase avec l'actualité la plus tragique et ses autres formes d'existence, ludiques, distrayantes, rêveuses, fabulatrices, mais de les inscrire dans le même contexte, qui est celui de nos vies mêmes.
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«Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie», de Mohamed Mesbah et Shayma' Awawdeh
Face au génocide en cours en Palestine, le rôle le plus actif dont sont capables les films est de construire des représentations et des récits qui rendent compte de la violence criminelle en cours. S'il y a aujourd'hui un nombre significatif de réalisations qui atteignent les écrans, il reste à trouver des formes nouvelles, qui contribuent à défaire le storytelling de la propagande sioniste qui, depuis des décennies, écrase de tout son poids les représentations, notamment en Occident.
De manière modeste, c'est ce à quoi contribuent les deux films brefs réunis sous l'intitulé Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie, en écho à ce que montre chacun, où des enfants ont un rôle significatif et aux 20.000 enfants tués dans la bande de Gaza au cours des mille derniers jours.
Intersecting Memory, de la jeune réalisatrice palestinienne Shayma' Awawdeh, fait cinéma de la mise en écho de deux époques et de deux récits. Un récit au présent, le sien, à propos de ses souvenirs d'enfance dans les années de la seconde intifada, au début du XXIe siècle (2000-2005), et un stock d'images de cette époque, tournées en vidéo par des journalistes palestiniens. On y voit les exactions de l'armée israélienne à Hébron (Cisjordanie) et dans la région, les brutalités, les enfants tués, les humiliations quotidiennes, les maisons détruites à l'explosif. La tension entre les souvenirs de la petite fille qu'était alors la réalisatrice et la violence massive imposée par l'occupant anime de l'intérieur ce qui fait la légitimité au présent d'Intersecting Memory.
Revoir aujourd'hui ces images d'il y a plus de vingt ans, c'est remettre à vif combien le 7 octobre 2023 n'est en rien un début, pour ce qui est des souffrances sans fin imposées à un peuple colonisé, soumis à un apartheid impitoyable depuis des décennies, massacré dès qu'il réagit.
Lui aussi lié à l'enfance du fait de la relation intense du personnage principal avec ses fils, Still Playing, de Mohamed Mesbah, impressionne par la manière dont il mobilise d'autres manières de raconter le long martyr palestinien et surtout de s'adresser à d'autres publics.
S'il gagne sa vie comme livreur de pistaches, Rasheed Abueideh, habitant de Naplouse, en Cisjordanie, est un développeur informatique chevronné. Après un précédent déchaînement d'atrocités israéliennes contre la population palestinienne en 2014, il a conçu un jeu vidéo, Liyla and the Shadows of War, comme manière à la fois de raconter et de faire ressentir les souffrances éprouvées.
À Naplouse (Cisjordanie), Abd Al-Fatah et Mohammad, les fils de Rasheed Abueideh, eux aussi passionnés d'électronique, participent à un concours de robots. | La Luna DistributionLe film du réalisateur français accompagne l'informaticien palestinien et ses deux garçons, tandis que les échos omniprésents du génocide en cours dans la bande de Gaza surgissent sur les écrans d'ordinateurs et de téléphones.
Aux images de Rasheed Abueideh, à celles de sa famille, à celles de l'actualité tragique, se mêlent en insert celles d'adolescents habitant dans des zones éloignées, en Afrique subsaharienne ou en Asie du Sud-Est. On les voit jouer au jeu vidéo, découvrir le sort de la petite fille qui lui donne son nom et de sa famille, en prenant soin de ne pas reproduire les stéréotypes violents qui dominent ce secteur, quand le shoot 'em up est la méthode employée par l'armée israélienne sur le terrain réel.
L'écran du jeu Liyla and the Shadows of War, avec en insert le visage d'un des joueurs. | Capture d'écran La Luna Productions via YouTubeAlors que Rasheed Abueideh travaille à la conception d'un nouveau jeu, Dreams on a Pillow, consacré à la Nakba (1948) et qui devrait sortir fin 2026, se construit par touches la compréhension des ressources singulières du jeu vidéo pour tenter de défaire l'emprise du récit et des représentations qui légitiment les meurtres et l'épuration ethnique depuis 1948.

Enfants de Palestine – Deux histoires de Cisjordanie
Still Playing
De Mohamed Mesbah
Avec Rasheed Abueideh
Durée: 38 minutes
Intersecting Memory
De Shayma' Awawdeh
Durée: 20 minutes
Sortie le 8 juillet 2026
«L'Écologie des sentiments», d'Alexandre Steiger
Avouons y être allés un peu à reculons. Une comédie télescopant une jeune écolo, Lola, et un garçon d'hôtel lunatique, Félix, n'était pas particulièrement prometteuse, et le cinéma français regorge d'exercices comparables aussi vite oubliés. Mais pas cette fois.
Cela tient, d'abord, aux interprètes de L'Écologie des sentiments. À Andranic Manet (Félix), déjà repéré notamment dans Mes Provinciales de Jean-Paul Civeyrac (2018) et Ari de Léonor Serraille (2025), dont la présence décalée, où fusionnent timidité maladive et charme délicat, ne cesse de donner une consistance à un personnage qui aurait pu rester une silhouette, une marionnette.
Et cela tient à Salomé Rose Stein (Lola), vraie découverte, dont l'énergie, le tempo, la séduction et la versatilité emportent littéralement les scènes, bien au-delà de ce qui avait été écrit. Avec aussi, personnage plus en retrait, le père de Félix, nul autre que le réalisateur, Alexandre Steiger, surtout connu comme acteur, à l'écran et à la scène, et qui s'en vient ainsi participer de l'intérieur aux emballements et déhanchements qui portent cette réjouissante sarabande.
Félix (Andranic Manet) et Lola (Salomé Rose Stein), selon deux axes contraires dans l'hôtel hors du temps. | Capture d'écran Tandem via YouTubeDe l'intérieur du scénario, mais aussi de l'intérieur de l'hôtel pompeusement ringard qu'il dirige, où il emploie son introverti farfelu de fils et où se trouvent cohabiter la militante venue perturber le Salon de l'agriculture et une bande de joyeux enfants du terroir qui ne manquent pas une occasion de célébrer la bonne chère et les fruits de la vigne.
Alexandre Steiger réussit à multiplier les gags et les quiproquos avec une verve parfois injuste à l'encontre des jeunes activistes, mais que sauvent la finesse et l'autonomie du personnage de Lola, et d'improbables embardées du côté de Nicolas Poussin ou de policiers moins uniformes que prévisible.
Tout se déploie sous le signe d'une tendresse et d'une inquiétude qui concernent les humains tous et toutes, sans réduire en rien la réalité de la catastrophe environnementale et la nécessité d'agir à son sujet –même si certaines manières de s'y prendre peuvent se discuter et faire sourire.

L'Écologie des sentiments
D'Alexandre Steiger
Avec Andranic Manet, Salomé Rose Stein, Alexandre Steiger, Abraham Wapler
Durée: 1h24
Sortie le 8 juillet 2026
«Dry Leaf», d'Alexandre Koberidze
Nul besoin d'attendre la superproduction de Christopher Nolan pour embarquer dans une odyssée. Aux côtés d'un entreprenant professeur géorgien prénommé Irakli, voici que s'engage une quête homérique et poétique, un rêve d'aventures à travers un pays et un imaginaire. Lisa, photographe sportive, a disparu. Elle a laissé un mot demandant de ne pas la chercher. Donc son père se lance à sa recherche, en compagnie d'un copain à elle, dont l'un des signes particuliers est de rester invisible, bien que tout à fait présent et actif.
Lisa avait entrepris de photographier les terrains de football géorgiens. Sur ses traces, son père et l'ami parcourent bourgs et villages, tous dûment dotés de l'équipement sportif, qui peut prendre de multiples apparences et jouer des rôles très divers.
C'est très beau et c'est très doux, avec quelque chose d'évident dans l'impératif catégorique du périple automobile, renforcé par la qualité rêveusement très imparfaite de l'image. Scandé de multiples étapes qui évoquent aussi Où est la maison de mon ami? (d'Abbas Kiarostami, 1987), Dry Leaf compose un ensemble de lents panoramiques attentifs aux beautés modestes de la réalité et loufoqueries narratives revendiquées comme autant de gestes fraternels avec le spectateur.
Par les champs et les villages, Irakli (David Koberidze) en quête de sa fille et de rencontres. | Capture d'écran Norte Distribution via YouTubeTourné en format cinéma avec un téléphone portable doté d'une médiocre caméra (c'est fait exprès), le nouveau film du cinéaste géorgien Alexandre Koberidze, formidable réalisateur découvert en 2022 avec Sous le ciel de Koutaïssi, une révélation de première grandeur, transforme cette fois la basse déf' en haute poésie.
L'image est mauvaise? Oui, comme la peinture impressionniste était «mauvaise» (dixit les autorités artistiques de l'époque). Mais ainsi on voit mieux, des chiens dans l'eau, un gâteau à partager, le vent dans les branches, le travail et le repos. Une chaise rouge devant un mur bleu. Cette image impure mais vibrante participe d'une liberté de filmer, d'écouter, de rencontrer, de porter attention à une plante, à des enfants qui jouent, aux animaux, aux maisons, aux gens, aux lumières, aux rivières, à la lumière qui change. Au monde, quoi.
En mineur mais trois heures durant, une odyssée, vraiment, au sens le plus ambitieux, chargé de mythes et d'émotions, de magie et de matière concrète. Assurément un bonheur très singulier, mais un grand bonheur.

Dry Leaf
d'Alexandre Koberidze
Avec David Koberidze, Otar Nijaradze
Durée: 3h06
Sortie le 8 juillet 2026
«The Fin», de Syeyoung Park
Dystopie fauchée mais inventive, le premier film du jeune réalisateur sud-coréen Syeyoung Park trouve des chemins de traverse pour évoquer avec originalité les horizons, ni improbables ni exclusifs les uns des autres d'une société de contrôle hyper autoritaire, d'un règne d'inégalités extrêmes et d'une catastrophe environnementale mortifère, où la peur des contaminations engendre la violence des mouvements populistes toujours prompts à trouver des boucs émissaires.
Tandis que mutations et virus prolifèrent dans une Corée réunifiée, mais qui a érigé un autre mur de séparation, des messages de propagande simplistes qui évoquent aussi bien 1984 que le régime de Pyongyang se combinent à une cybersécurité brutale et omniprésente.
Mia (Yeji Yeon) qui officie dans un magasin de pêche à la ligne clandestin, où se trament plusieurs intrigues. | Damned FilmsAu sein de cet univers, la particularité des menaces et des remèdes engendre l'irruption d'une série de rebondissements dans le cadre étrange et miroitant d'un discret magasin de pêche à la ligne indoor, la pêche à ciel ouvert ayant depuis longtemps disparu.
C'est farfelu et inventif, avec des figures de fiction connues mais qui bricolent les codes narratifs comme ceux des ADN, autour des deux jeunes femmes que tout oppose, la policière et la rebelle, mais qui finissent par devenir très semblables.
Dans une esthétique à la fois glauque et pop, influencée par les graphismes du street art et par les jeux vidéo, Syeyoung Park trouve dans les basses lumières où circulent des personnages masqués ou aux visages maculés les ressources d'un cauchemar fantomatique et très concret, aux nombreux échos avec la réalité.






























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