Après trois heures dans un TGV flambant neuf filant à 300 km/h, me voilà à Médine, deuxième lieu saint de l’islam. C’est là que le prophète Mohammed est enterré, dans la gigantesque et magnifique Masjid El-Nabawi, la mosquée du Prophète, avec ses 27 dômes et ses 10 minarets, ses portes couvertes d’or et ses colonnades en marbre étincelant.
Ce n’est toutefois pas pour visiter ce monument emblématique que j’ai fait le déplacement: je suis ici pour en savoir plus sur l’Université islamique de Médine, foyer de diffusion historique de l’islam à la sauce saoudienne.
Aux origines des Saoud
Avant de pousser les portes de cette institution, un point historique s’impose. Les origines de l’Arabie saoudite remontent à la signature en 1744 à Dariya, alors une modeste oasis au nord de Riyad, d’un pacte entre deux dignitaires:
Mohammed Ibn Abdelwahhab, prédicateur issu de l’école hanbalite – la plus stricte des quatre jurisprudences islamiques –, prônant une lecture littérale du Coran et le retour au mode de vie des premiers temps de l’islam.
et Mohammed Ibn Saoud, chef politique et militaire tribal issu de la région du Najd, au centre du pays, qui ambitionne de conquérir le Hijaz, à l’ouest, région stratégique car c’est là que se trouvent les deux lieux saints et que transite le commerce maritime de la mer Rouge.
Cet accord marque la naissance de la dynastie Al-Saoud, encore au pouvoir aujourd’hui, et constitue l’acte fondateur de l’Arabie saoudite en tant que pays.
Prétendant «purifier» l’islam de ses pratiques déviantes (associationnisme, culte des saints, mausolées), le chef arabe Ibn Saud, désormais auréolé d’une double autorité politique et religieuse, guerroie contre les autres tribus arabes et finit par prendre le contrôle de l’essentiel du Hedjaz au tournant du 18e siècle. Ainsi naît le premier État saoudien, qui sera balayé par les forces ottomanes menées par le pacha d'Égypte en 1818.
Ce n’est qu’un siècle plus tard, en 1924, que la dynastie Al-Saoud et ses alliés religieux reprennent le contrôle du Hedjaz, donc les villes sacrées de La Mecque et de Médine. Ainsi naît le troisième État saoudien, proclamé en 1932 et encore en cours aujourd’hui.
Deux écoles, deux ambiances
Au fil du 20e siècle, l’Arabie saoudite devient une monarchie pétrolière, avec les moyens et l’ambition de contrecarrer l’influence de l'Égypte, considérée à l’époque du nassérisme (années 1950 à 1970) comme le phare politique du monde arabe. À cette époque, l’institution musulmane de référence est l’Université al-Azhar du Caire, proche du gouvernement et qui promeut un islam modéré fondé sur l’école chaféite – laquelle, à la différence du hanbalisme saoudien, autorise une interprétation large et une contextualisation des textes saints.
Pour concurrencer cette institution, l’Arabie saoudite fonde en 1961 l’Université islamique de Médine. Dès le début, son but est clair: former des étudiants étrangers afin de propager un islam plus strict, à la saoudienne. Les critiques parlent de «wahhabisme», du nom du prédicateur Mohammed Ibn Abdelwahhab, mais les concernés jugent le terme péjoratif et préfèrent simplement parler de «vrai islam» ou de salafisme – un mot qui en arabe fait référence aux «anciens vertueux», les premiers compagnons du Prophète.
Entre le chaféisme égyptien et le hanbalisme saoudien, ce sont deux visions de l’islam qui s’affrontent, sur fond de concurrence pour le leadership dans le monde arabe.
Le salafisme à la conquête du monde
L’année 1979 marque un tournant majeur dans la région. Le pouvoir saoudien est horrifié par la révolution iranienne – le Shah est renversé en dépit du soutien des États-Unis – puis doit faire face la même année à la prise de la Grande Mosquée de La Mecque par un groupuscule messianique décidé à renverser les Saoud. Le coup de semonce est rude et la réaction ne se fait pas attendre: conscient de sa fragilité, le pouvoir saoudien choisit d’asseoir sa légitimité religieuse par la surenchère idéologique et le prosélytisme.
Durant les années 1980 et 1990, le wahhabisme se répand dans le monde entier, à commencer par les pays arabes, au premier rang desquels l'Égypte. Bénéficiant de moyens importants, l'Université islamique de Médine supplante petit à petit celle d’Al-Azhar, notamment en offrant de meilleures conditions matérielles aux étudiants.
Il s’agit pour Médine de diffuser un salafisme dit «quiétiste» qui suit la loi et n’entre pas en conflit avec les autorités politiques – contrairement au salafisme djihadiste, qui prône la guerre sainte, et aux Frères musulmans, qui aspirent à un islam politique, deux courants que l’Arabie saoudite veut combattre.
Aujourd’hui, la question est donc de savoir ce que l’arrivée aux manettes du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), qui en dix ans a fermement engagé le pays sur la voie de la modernisation, a changé ou non au sein de cette matrice du salafisme.
Un campus à l’américaine
Située à 20 minutes de voiture de la mosquée Al-Nabawi, l’Université islamique de Médine ressemble étonnamment à un campus à l’américaine. De jeunes hommes en trottinette électrique circulent sur de larges artères entre des rangées de bâtiments austères, où sont empilés des dortoirs spartiates. Tout est à portée de roues: le terrain de foot, l’installation de street workout, la piscine olympique, la cantine et, bien sûr, la bibliothèque et les différentes facultés.
Plus de 17’000 étudiants, tous masculins et issus de 170 nationalités (dont une centaine de Français et quelques Suisses), y étudient et y vivent, bénéficiant du logement gratuit et d’une bourse mensuelle de 840 riyals (180 francs suisses) payée par l'État. Ils peuvent ainsi se former gratuitement dans le but de devenir imam à leur retour au pays.


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