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Une victime fantôme: «la clinique Corela a détruit ma vie»

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Une femme de 67 ans sera ce lundi matin 30 mars dans la salle d’audience du Tribunal de police de Genève. Mais pas sur le banc des parties civiles, le banc des victimes de la clinique Corela, accusée d’avoir, durant quinze ans, de 2003 à 2018, produit de fausses expertises médicales pour favoriser les assurances au détriment d’un nombre incalculable de patients.

Cette femme, Anne-Catherine Rank, sera simplement dans le public. Et pourtant, elle porte sur son visage éprouvé, dans sa démarche ralentie, dans sa santé fragile, dans son humeur, aussi, les stigmates des souffrances infligées par la clinique Corela et son directeur, que nous avons appelé le Dr Moyssonier. Il aura fallu dix ans au Ministère public genevois – qui a usé trois procureurs et laissé passer tellement de temps qu’une partie des faits est prescrite –, pour enfin porter l’affaire au tribunal.

Un long cauchemar

«Je me suis réveillée récemment d’un long cauchemar», dit-elle dans sa cuisine, au-dessus du quartier des Nations. Traduction: elle a fini par trouver un traitement qui diminue suffisamment ses anxiétés pour sortir peu à peu de chez elle. Un cauchemar qui commence en mars 2010, lorsqu’elle franchit la porte de la clinique Corela, dans le quartier de Champel, envoyée là-bas par son assurance, Allianz. «Les patients qui allaient voir Corela étaient condamnés d’avance», soupire-t-elle. 

Le procès qui démarre ce lundi ne compte que onze parties civiles, alors qu’elles sont des centaines, voire des milliers de victimes silencieuses, de victimes fantômes de la clinique Corela. Comment est-ce possible? Outre la lenteur de l’enquête genevoise, il y a aussi un arrêt controversé du Tribunal fédéral. Le 22 décembre 2017, il valide la suspension de l’autorisation d’exercer de la clinique durant trois mois. Mais il fait également le choix de ne remettre en question les expertises de Corela que lorsque les assurés en font la demande. Et pour cela, les victimes de la clinique n’ont qu’un délai de trois mois, «dès la découverte du motif de révision»

Une visite traumatique

Le problème, c’est qu’à ce moment, en 2018, l’immense majorité des patients maltraités n’étaient pas en mesure de se manifester, enfermés dans des dépressions et d’autres maladies mal diagnostiquées à dessein par la clinique Corela, au bénéfice des assurances (voir notre 6e épisode). Lesquelles se sont engouffrées dans la brèche de ce délai arbitraire et trop court pour minimiser leurs responsabilités. Et notamment Allianz, dont Anne Rank était une des assurées.

Infirmière durant 17 ans à l’EMS de Grand-Saconnex, elle a fait un burn-out en février 2010. «J’adorais mon travail, j’étais responsable de toute une unité», explique-t-elle aujourd’hui. Après avoir reçu la visite traumatique d’un inspecteur du travail qui lui a «posé des questions insidieuses et indiscrètes», elle est convoquée pour passer une expertise auprès de la clinique Corela. C’est le psychiatre Roderick Matthews qui la reçoit. Il rédige un rapport d’expertise de 20 pages. Anne garde un très mauvais souvenir de ce rendez-vous. «Je me souviens très bien de l'attitude froide de ce médecin. Il minimisait mon mal, il niait mes souffrances. Il cherchait à dire que je pouvais retourner travailler.» 

Mettre la faute sur le patient

De fait, dans la partie finale du rapport, intitulée «discussion et synthèse», le psychiatre énumère les limitations dont souffre Anne Rank. Ses fonctions psychiques, sa compréhension mais également sa capacité à conduire sont altérées. Pourtant, après avoir listé ces éléments, le psychiatre développe une argumentation visant à prouver qu’Anne simule le mal dont elle souffre, afin d’obtenir un arrêt de travail. Suivant la méthodologie classique des rapports Corela, il revient sur un événement ayant eu lieu dix ans plus tôt pour attaquer la crédibilité de la patiente. «En 2000, lors d'une formation complémentaire d'infirmière unifiée, elle s'est épuisée et déclare avoir développé un burn-out ou syndrome d'épuisement professionnel nécessitant une hospitalisation. Il est douteux qu'une pathologie d'un syndrome d'épuisement professionnel puisse justifier une hospitalisation d'un mois. Cela démontre que l'explorée n'est disposée à admettre que partiellement une psychopathologie et, ce faisant, sa souffrance, la banalisant en termes de simple fatigue mais paradoxalement pour le bénéfice de prolonger une incapacité de travail qui ne peut pas se justifier par un burn-out.»

On reconnaît là la marque de fabrique Corela: mettre la faute sur le patient et tenter d’instiller le doute. «L'expertisée était réticente à répondre à certaines questions et n'a pas détaillé sa symptomatologie qui avait conduit à son hospitalisation à la clinique de Belle-Idée en 2000.» 

Du charabia médical

Et le voilà qui avance l’argument qu’elle pourrait parfaitement retourner au travail: «On peut donc considérer que l’explorée (sic) a déjà vécu par le passé un épisode dépressif. Elle a pu regagner sa place de travail. Il n'est pas possible de savoir si elle a prématurément interrompu son traitement de l'époque. Reste qu'en retournant à son travail, elle a pu se procurer un peu de satisfaction par rapport à un sentiment de solitude de longue date.»

Ajoutez à cela une pincée de charabia: «Ce qui est particulier et paradoxal chez l'expertisée sont ses plaintes essentiellement anxieuses, en contradiction avec «son» diagnostic de burn-out et le tableau clinique, à l'observation directe, qui est plus celui d'un épisode dépressif léger. Le problème est que l'expertisée lutte contre le constat et l'aveu de sa symptomatologie dépressive qu'elle qualifie de burn-out.»

Les patients sont des profiteurs

L'idée est toujours la même: les patients sont des profiteurs, à la «recherche de bénéfices secondaires». Avant de conclure qu’il «s'agit d'un désir régressif de soigner sa dépression par l'isolement, le repli sur soi et l'évitement de toute stimulation». 

Cette page de raisonnement plus ou moins scientifique permet ensuite de réaliser ce qui a fait le succès de la clinique Corela: un retour au travail dans les plus brefs délais. «Avec le traitement proposé, l'on peut s'attendre à la reprise d'une activité de travail à 50% après un mois, soit autour du 16 avril 2010 et à 100% après un mois supplémentaire, soit vers le 16 mai 2010.»

Et cela alors que le médecin d’Anne Rank, le Dr Sandro Borgacci (décédé en 2017), ancien chef de clinique des HUG, avait estimé sa capacité de travail comme étant «nulle» et produit un certificat médical indiquant qu’elle «souffrait d’une maladie psychiatrique grave».

«Je n’ai pas écrit cela»

Interrogé quinze ans plus tard, le Dr Matthews est catégorique. «Je n’ai pas écrit cela», dit-il en parlant du rapport signé de son nom. C’est lui qui, en 2011 déjà, a dénoncé les pratiques de la clinique Corela. Il accuse le Dr Moyssonier d’avoir modifié certaines de ses expertises. «Les formulations sont violentes, ce que je n’avais pas l’habitude d’écrire». Il est également convaincu que la partie concernant les traitements recommandés n’est pas de sa main.

En particulier les paragraphes qui citent certaines références: «Ainsi, selon certains auteurs, les doses recommandées sont de 5-1 0mg/j pour la paroxétine et 2.5-5mg/j pour la fluoxétine (voir par exemple: LYDIARD RB : Pharmacotherapy for panic disorder. ln Textbook of anxiety disorders. Edited by STEIN DJ & HOLLANDER E ; The American Psychiatric Publishing Press, 261, 2001 )». 

«Ce que je peux formellement affirmer, c’est que je n'ai pas écrit l'avant-dernier paragraphe de la page 18 et cité une référence d'une banalité qui enfonce des portes ouvertes. Ceci n'est pas de moi. (...) J'ai pour principe de ne pas étayer, avec néanmoins de rares exceptions, mes dires par des publications et ce n'est certainement pas aussi banal», s’exclame le Dr Matthews dans son bureau proche de la gare Cornavin. 

Allianz en profite pour cesser de payer

Mais contrairement aux onze expertises qu’il a dénoncées en 2011, qui finiront par conduire à la suspension de la clinique en 2018 et sont en 2026 des pièces essentielles du procès Corela, le rapport sur Anne Rank n’a jamais été remis en question. Et comme dans des centaines de cas, la suite est tristement banale. Sur la simple base de l’expertise, Allianz a cessé de payer les prestations, en septembre 2010. Dans l’impossibilité de payer deux salaires, l’EMS qui l’employait la licencie. «Dans ma lettre de licenciement, mon directeur a bien expliqué qu'il ne pouvait pas me garder malade et devoir payer des remplaçants. Il savait que j'avais été une très bonne employée de cet EMS depuis 17 ans».

Anne décrit ensuite une «descente aux enfers». «À l’époque je ne sortais pas de mon lit. J’ai été une période au chômage, mais complètement inefficace pour faire les recherches d'emploi, incapable d'être engagée nulle part». Puis elle est envoyée à l'hospice général qui finit par la mettre sous curatelle. Grâce à son fils, elle conserve miraculeusement son appartement alors que la régie était sur le point de l’expulser, car elle ne payait plus ses factures.

La vie d’une employée ne vaut rien

Anne Rank est catatonique. Durant près de dix ans, elle est aux abonnés absents. Sa demande de rente AI pour «dépression sévère avec symptômes psychotiques» finit par être acceptée. «Quand je suis revenue à moi, c'était trop tard pour porter plainte». Elle ne mâche pas ses mots. «Ça m’a détruite. Ces gens ont détruit ma vie.»

Ayant lu la série de Heidi.news «Cynique clinique Corela», elle a pris contact avec la rédaction. Elle dit vouloir témoigner, pour «empêcher que cela arrive à d’autres». 

Avant d’ajouter: «La façon dont la justice s’est occupée de l’affaire Corela veut dire que la vie d'une employée ne vaut rien. Il n'y a que l'enrichissement qui compte. Les experts et les assurances se sont enrichis sur le dos de gens malades, quitte à détruire leur vie. Les autorités ont laissé faire». Elle ne décolère pas, rappelant la période d’activité de la clinique Corela. «De 2003 à 2018... Vous vous rendez compte? C'est énorme comme temps. Une éternité pour ceux qui, comme moi, ont subi une injustice.»

«Examen approfondi»

Contacté par Heidi.news, le Dr Moyssonier n’a pas souhaité répondre sur le cas d’Anne Rank, affirmant qu’il souhaitait: «laisser faire une justice fille de la patience travailler dans la sérénité sans l'influencer par un contre-pouvoir médiatique.». 

De son côté, l’assurance Allianz s’est contentée de déclarer qu’elle «ne collabore plus avec la clinique Corela depuis 2017». Et ajoute que les expertises font «l’objet d’un examen approfondi tant sur le fond que sur la forme, notamment en ce qui concerne leur cohérence, leur traçabilité et leur exhaustivité, afin de garantir une appréciation indépendante et objective.»

Antoine Harari

Antoine Harari Journaliste

Antoine Harari, journaliste, producteur et réalisateur, vit entre Genève et Palerme. Pour Heidi.news, il avait enquêté sur l’affaire Bouvier-Rybolovlev. Ses domaines de prédilection sont la criminalité en col blanc et les violations des droits humains. Outre Heidi.news, il collabore avec La Liberté ou la RTS. En 2021, il cofonde la société "Futur Proche" à Genève, spécialisée dans la narration non fictionnelle. Il a coréalisé avec Valeria Mazzucchi le film “L’Étincelle” et produit le podcast “Boulevard du village noir”.

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