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Neuf jours après la fin de la Coupe du monde 2026, Gianni Infantino n'a visiblement pas pris de vacances. Le président de la FIFA envisagerait, selon les informations du Times, de vendre des parts de la compétition à des investisseurs privés, via la création d'une société chargée de gérer la Coupe du monde et la Coupe du monde des clubs.
Mardi, la FIFA a confirmé le projet dans un communiqué : la nouvelle entité s'appellerait FIFA Forward Enterprise (FFE) et regrouperait les droits commerciaux, télé, sponsoring, billetterie, de ses compétitions phares, ainsi que leur organisation.
L'opération est valorisée à 20 milliards de dollars. Des investisseurs extérieurs pourraient en acquérir jusqu'à environ 20 %, pour lever au total 4,2 milliards de dollars. La FIFA assure qu'elle garderait le contrôle majoritaire du conseil d'administration et "l'autorité exclusive" sur la gouvernance du football, le calendrier et les décisions sportives.
C'est une rupture, parce que ça concrétise l'idée que la FIFA est propriétaire du football et peut en faire ce qu'elle veut, au point d'en privatiser une partie et de l'ouvrir à des investisseurs privés"
Les 211 fédérations membres, elles, se verraient chacune attribuer un accès immédiat à 20 millions de dollars de capital, avant de toucher, promet la FIFA, davantage à l'avenir grâce aux revenus de la FFE.

Reste une question qui dérange : qui empochera vraiment les gains ? Le Times révèle que des proches de Donald Trump, dont la proximité avec Infantino s'est encore resserrée pendant le dernier Mondial, seraient associés au projet. Joshua Kushner, frère de Jared Kushner, gendre du président américain, et son fonds Thrive Eternal figureraient parmi les premiers investisseurs pressentis, aux côtés de la banque JP Morgan.
Une réunion d'urgence organisée par les instances européennes de football: la nouvelle idée de la FIFA déclenche une levée de boucliersAutre détail qui a fait bondir plusieurs observateurs : à l'expiration de son dernier mandat de président de la FIFA, en 2031, à condition, comme c'est la tendance, qu'il soit réélu en 2027, Infantino pourrait prendre la tête de cette société commerciale en tant que 'commissionnaire', un rôle qui lui rapporterait plusieurs millions par an. La FIFA dément que la question ait déjà été tranchée, tout en reconnaissant que "le président et l'administration de la FIFA auront un rôle de premier plan" dans l'entité, si le projet est approuvé.
Comment fonctionne l'argent de la FIFA
Pour comprendre l'ampleur de ce qu'Infantino propose de faire basculer vers le privé, il faut revenir à la mécanique actuelle. L'essentiel des revenus de la FIFA, entre 7 et 10 milliards de dollars sur un cycle de quatre ans, un record d'environ 12 milliards ayant été enregistré rien que pour l'édition 2026, provient de la Coupe du monde : droits TV en premier lieu, puis billetterie et sponsors.
Cet argent est ensuite redistribué aux 211 fédérations membres via des programmes de développement, pour des montants qui varient selon les pays et les critères retenus.
C'est précisément ce mécanisme de redistribution qui pose problème depuis des années aux yeux de plusieurs journalistes d'investigation, à commencer par le français Romain Molina : l'argent transiterait vers des fédérations sans contrôle indépendant réel, dans un système où les présidents de ces mêmes fédérations sont aussi ceux qui votent, tous les quatre ans, pour élire le président de la FIFA.
En créant la FFE, Infantino changerait la porte d'entrée de cet argent : au lieu d'atterrir directement dans les caisses de la FIFA, association à but non lucratif de droit suisse, une partie transiterait par une société commerciale ouverte à des actionnaires privés, avec, en bout de chaîne, un commissaire qui pourrait bien être lui-même. De quoi nourrir à la fois les moyens de pression sur les fédérations à l'approche de sa réélection et son propre avenir professionnel après la présidence.
Pour Kévin Veyssière, expert en géopolitique du sport, auteur du livre Mondial 2026, l'annonce marque un tournant, tout en s'inscrivant dans une trajectoire connue. "C'est une rupture, parce que ça concrétise l'idée que la FIFA est propriétaire du football et peut en faire ce qu'elle veut, au point d'en privatiser une partie et de l'ouvrir à des investisseurs privés, explique-t-il. Ça confirme l'objectif financiarisé d'Infantino, élu pour développer l'économie du football, et il y est plutôt bien parvenu : on va atteindre un chiffre d'affaires record de 15 milliards de dollars. En ce sens, c'est aussi un aboutissement."
La vraie inconnue, selon le fondateur du site FC Geopolitics, est ailleurs : "la question, c'est de savoir s'il y aura une opposition forte au-delà de cette rupture, ou si Infantino a tellement noyauté les confédérations et la FIFA qu'il peut désormais faire ce qu'il veut."
"Personne n'a le droit de vendre notre sport", "une évolution très préoccupante": le nouveau projet de la FIFA sous les critiquesL'UEFA dégaine et Washington s'invite dans le dossier
Du côté des instances du football européen, la réaction n'a en tout cas pas tardé. Dans un communiqué publié mardi après-midi sur X, l'UEFA affirme prendre "extrêmement au sérieux" cette "ligne qu'il ne faut pas franchir". "L'âme et la gouvernance du football ne sont pas des actifs négociables, surtout sans aucune transparence sur qui profitera des gains financiers", poursuit l'instance européenne, avant de conclure : "Le football n'appartient à personne, ce n'est pas à la FIFA de le vendre." Plusieurs fédérations européennes évoqueraient déjà, en coulisses, la possibilité d'un boycott si le projet venait à être maintenu en l'état.
"La vraie question, c'est de savoir quand on passe des communiqués aux actes, tempère-t-il. Le moment le plus probable, c'est l'élection de 2027 : si l'UEFA ne trouve pas d'accord avec Infantino, il faudra qu'elle propose un candidat, et fasse campagne pendant un an pour aller chercher des votes. Or Infantino a déjà largement saucissonné les votes en promettant un Mondial élargi, donc plus d'argent pour tout le monde, sachant qu'un pays comme le Malawi pèse autant que la France ou la Belgique."
Reste la question de la neutralité de l'institution elle-même. "Le fait que la FIFA reste officiellement une organisation à but non lucratif, mais ouvre son capital à des sociétés commerciales pour développer ses revenus, devient de plus en plus indéfendable, estime Kévin Veyssière. Ce n'est pas la première contradiction du genre, on pourrait faire le même constat au niveau écologique, par exemple. Mais la question se pose vraiment : la FIFA est censée organiser le football des nations, et c'est de plus en plus la gestion d'Infantino." Les fédérations, selon lui, n'ont quasiment aucun levier face à leur président, "à part se retirer des grandes compétitions, ce qui reste pour l'instant de la science-fiction."
La réponse cinglante de Gianni Infantino aux détracteurs du MondialTrump-Infantino, un rapprochement qui ne date pas d'hier
Le dossier prend également une tournure politique aux États-Unis : des élus démocrates de la Chambre des représentants ont demandé à Infantino de venir s'expliquer devant le Congrès sur les liens entre la FIFA et l'administration Trump, un rapprochement qui n'a cessé de s'accentuer depuis l'attribution du Mondial 2026 coorganisé par les États-Unis. De quoi relancer, une fois de plus, l'idée que Washington et l'entourage de Trump auraient mis la main sur l'institution qui régit le football mondial, une politisation inédite pour un sport qui se veut, sur le papier, neutre et universel.
Pour Kévin Veyssière, ce rapprochement ne date pas d'hier. "Les liens d'Infantino avec les États-Unis sont présents depuis son élection en 2017. Son créneau, c'était de dire : les États-Unis soutiennent ma candidature, et en échange, j'ouvre les portes du football à leurs retombées économiques. La création de cette société en est une nouvelle illustration. La relation entre Infantino et Trump, c'est une relation d'intérêt, presque un pacte, un deal avec ses soutiens américains."
Par ailleurs, le projet doit encore être approuvé par le Conseil de la FIFA et par une majorité des 211 fédérations membres. Ce n'est pas la première fois qu'Infantino tente ce genre de coup : en 2018 déjà, il avait proposé, avec le soutien de fonds saoudiens et du japonais SoftBank, un accord à 25 milliards de dollars pour créer de nouvelles compétitions mondiales. Le projet avait capoté face à la résistance de l'UEFA. Mais cette fois, l'enjeu est beaucoup large.
Sollicitée par nos soins, l'Union belge confirme avoir bien reçu la proposition de la FIFA. Les 211 fédérations membres ont jusqu'au 19 septembre pour se prononcer sur ce projet de société commerciale, révélé par le Times. En cas d'approbation, elles percevraient non seulement les 20 millions de dollars déjà promis par la FIFA, mais également un bonus supplémentaire de 20 millions de dollars.
"La proposition est actuellement examinée avec attention. Nous ne ferons pas de commentaire à ce stade", indique sobrement l'Union belge qui ne cache pas son embarras. Une réunion est prévue ce jeudi après-midi entre les fédérations européennes et l'UEFA afin d'évoquer la position commune à adopter face à ce projet.
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