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Un récif corallien en bonne santé crépite comme du riz soufflé : quand les biologistes n’entendent plus rien, ils savent déjà ce que ça veut dire

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Un récif corallien en bonne santé ne ressemble pas au silence que l’on imagine sous l’eau. Dans un récif corallien en bonne santé, on entend un crépitement continu produit par des milliers de crevettes-pistolets, auquel s’ajoutent les cliquetis et grognements de poissons. Quand les biologistes plongent leurs hydrophones et n’entendent plus rien, le diagnostic est déjà posé : le récif est en train de mourir.

À retenir

  • Un récif vivant ne ressemble pas au silence : c’est un brouhaha permanent comparable à du riz soufflé qui éclate
  • La crevette-pistolet, minuscule créature de 3-5 cm, produit des claquements de 218 décibels qui dominent l’océan
  • Le silence acoustique est un signal d’alarme : quand les sons disparaissent, les poissons cessent de coloniser le récif
  • Des chercheurs diffusent des sons de récifs vivants sur des zones dégradées pour attirer la faune marine et la restaurer

Sommaire

  1. L’orchestre secret des fonds coralliens
  2. Écouter pour diagnostiquer : la bioacoustique comme stéthoscope
  3. Le silence comme signal d’alarme
  4. Quand la machine prend le relais de l’oreille

L’orchestre secret des fonds coralliens

Fermer les yeux et tendre l’oreille suffit, en théorie, pour prendre le pouls d’un récif. Il y a les sons produits par les animaux qui se nourrissent et claquent des dents ou des pinces, comme les crevettes, les crabes ou les poissons-perroquets, mais aussi les poissons qui chantent et communiquent entre eux en grognant, râlant, ou frottant leurs nageoires. Résultat : un brouhaha permanent, dense, vivant, que les chercheurs comparent volontiers à du riz soufflé qui éclate.

La principale musicienne de cette symphonie reste la crevette-pistolet. Un animal qui n’inspire pas la crainte à première vue : les crevettes-pistolet mesurent 3 à 5 cm. Mais l’apparence est trompeuse. Lorsqu’elle claque sa pince à une vitesse de 60 km/h, une bulle d’eau se forme puis s’effondre, libérant une onde sonore atteignant jusqu’à 218 décibels. Pour comparaison, un réacteur d’avion à plein régime plafonne autour de 140 décibels. Dans certaines zones, la population dense de ces crustacés fait que les fonds marins sont dominés par le crépitement continu de leurs claquements de pinces, un vacarme perceptible jusqu’à la coque des bateaux. Le comble de l’histoire : les claquements générés par la crevette pistolet gênent le bon fonctionnement des sonars des sous-marins. La guerre froide perturbée par un crustacé de la taille d’un pouce.

Dans le milieu corallien, les poissons émettent des sons compris entre 20 Hz et 2 000 Hz, et les crustacés entre 2 000 et 10 000 Hz. L’oreille humaine peut techniquement percevoir ces fréquences, mais c’est la richesse de leur combinaison qui importe. On peut identifier deux paysages sonores différents par la quantité et la diversité des sons biologiques : chaque habitat ayant des espèces différentes en fonction du substrat ou de la profondeur, le paysage sonore sera différent et unique à un type d’habitat. Un récif, en somme, a une signature acoustique aussi distinctive qu’une empreinte digitale.

Écouter pour diagnostiquer : la bioacoustique comme stéthoscope

Plus le recouvrement corallien est important, plus le récif est bruyant. Plus le récif possède d’habitats naturels formés par les colonies coralliennes, plus il possède d’organismes vivants occupant ces habitats. Et plus il y a d’organismes vivants, plus il y a de bruit. Cette corrélation a transformé l’acoustique en outil de surveillance à grande échelle. Un seul enregistreur autonome peut stocker des enregistrements audio de longue durée, avec une résolution temporelle améliorée du suivi de l’écosystème, et les sons sous-marins peuvent être détectés depuis une plus grande distance que les observations visuelles.

La nuit révèle même davantage que le jour. Une étude a démontré un niveau sonore plus élevé la nuit, appuyant ainsi l’avantage de l’utilisation de l’acoustique dans le suivi sous-marin, puisque ces données n’auraient pas pu être collectées avec un suivi traditionnel par observation visuelle. Les biologistes ont ainsi accès à une fenêtre d’observation que leurs yeux leur refusaient. Les logiciels d’analyse acoustique sont plus fins que l’oreille humaine et permettent, par exemple, de distinguer les sons des différentes espèces de poissons demoiselles qui présentent des différences bien trop infimes pour l’homme.

Les chercheurs de l’Institut australien des sciences marines (AIMS) ont poussé la méthode encore plus loin. Des chercheurs ont trouvé que les paysages sonores des récifs coralliens varient significativement selon les habitats du récif et peuvent refléter des différences subtiles dans les communautés biologiques. Plus troublant encore : ils ont détecté des paysages sonores différents au sein d’un même récif corallien, à des stations de mesure séparées de seulement 30 mètres. Trente mètres. La longueur d’une piscine olympique peut suffire à séparer un écosystème florissant d’un milieu en déclin.

Le silence comme signal d’alarme

Les récifs deviennent silencieux quand ils sont dégradés, car les crevettes et les poissons disparaissent. Un récif qui blanchit ne perd pas seulement sa couleur : il perd sa voix. Et cette perte de voix a des conséquences en cascade : les larves de poissons utilisent le son pour localiser les habitats appropriés, ce qui suggère que les signaux acoustiques sont déterminants dans leurs décisions d’installation. Un récif silencieux n’attire plus les jeunes poissons, qui ne viennent pas s’y installer, ce qui accentue encore le vide biologique. Le silence appelle le silence.

C’est sur cette logique qu’une équipe du professeur Steven Simpson, de l’Université d’Exeter, a tenté une expérience audacieuse : diffuser les sons d’un récif vivant sur un récif dégradé via des haut-parleurs sous-marins. Résultat : plus 50 % d’habitants sur le corail après 40 jours de diffusion de cette musique marine. Une sorte de thérapie sonore pour écosystème épuisé. En France, l’initiative Reef Pulse, portée par RespectOcean, combine acoustique passive et intelligence artificielle pour analyser les paysages sonores des récifs coralliens et diffuser ces sons dans des zones abîmées, attirant poissons juvéniles et coraux.

L’urgence de ces approches est réelle. Entre le 1er janvier 2023 et le 20 avril 2025, un stress thermique synonyme de blanchissement a touché 83,7 % des récifs de la planète, selon la NOAA. L’épisode de 1998 n’en avait atteint que 21 %. L’Union internationale pour la conservation de la nature estime que plus de 40 % des espèces de coraux tropicaux sont désormais menacées d’extinction. Le silence acoustique précède souvent l’effondrement biologique, une sorte de dernier signal avant extinction.

Quand la machine prend le relais de l’oreille

Face à l’ampleur de la catastrophe, les biologistes ne peuvent plus se contenter d’hydrophones manuels. Des modèles d’intelligence artificielle sont entraînés sur des bases de données contenant des enregistrements sonores de récifs sains et dégradés, afin d’analyser les patterns visuels et auditifs pour identifier les récifs stressés et dégradés. Ces outils permettent de traiter en quelques heures ce qui demandait autrefois des semaines d’analyse humaine.

À l’Université Cornell, des chercheurs ont publié en 2025 des travaux associant audio spatial 360° et enregistrements bioacoustiques pour cartographier les paysages sonores avec une précision inédite. Avec les sons de poissons identifiés, la surveillance acoustique peut directement informer des métriques de biodiversité, détecter des espèces indicatrices ou invasives, identifier des événements comportementaux et estimer les abondances à des échelles temporelles et spatiales. La bioacoustique ne se contente plus de dire si un récif est vivant ou mort : elle commence à cartographier qui y habite, comment, et à quel rythme il change.

Le monde a perdu la moitié de ses récifs coralliens depuis les années 1950. Ces écosystèmes, qui ne couvrent que 0,2 % des fonds marins, abritent pourtant plus d’un quart de toutes les espèces marines connues. Ce que les biologistes entendent aujourd’hui dans leurs hydrophones, c’est donc l’état de santé d’une portion irremplaçable du vivant. Le processus de rétablissement des récifs peut prendre des décennies, et la fréquence et l’intensité des épisodes de blanchissement risquent de dépasser la capacité des récifs à se rétablir dans les décennies à venir. La race contre la montre est lancée : et pour l’instant, les récifs parlent encore. Juste moins fort qu’avant.

Sources : infonature.media | ccstib.fr

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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