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Avant de pouvoir fendre les glaces de l'Arctique, l'acier qui composera le futur navire de la Garde côtière doit être analysé au peigne fin à l'Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). Le Centre universitaire de recherche sur l’aluminium (CURAL) a renouvelé dans les derniers jours son partenariat avec Chantier Davie, une entente qui permettra au géant maritime de maximiser son utilisation de l’acier canadien.
Accompagné par son équipe de recherche, le professeur en sciences appliquées à l’UQAC, Mousa Javidani, analyse depuis plus de quatre ans des échantillons d'acier déjà existants fabriqués au Canada avec des microscopes à la fine pointe de la technologie.
M. Javidani est titulaire de la Chaire institutionnelle de recherche sur les nouvelles avenues en métallurgie de la transformation de l’aluminium (CIMTAL). Il effectue ses travaux dans les laboratoires du CURAL, qui possède notamment une fonderie.

Le professeur Mousa Javidani, en compagnie du vice-président aux affaires publiques chez Davie, Marcel Poulin, et du directeur du Centre universitaire de recherche sur l'aluminium, Daniel Marceau.
Photo : Radio-Canada / Philippe Marier-Verret
La mission des chercheurs : trouver la recette parfaite pour que les futurs brise-glaces de Chantier Davie résistent aux conditions polaires extrêmes.
Notre mission est de considérer quel acier produit au Canada peut être utilisé pour la fabrication de brise-glaces canadiens. […] On fait la caractérisation, on s’expose dans un climat qui ressemble à l’Arctique, précise M. Javidani.
Un travail de moine
Les échantillons d’acier envoyés par Davie à l’UQAC proviennent d’un peu partout au pays. Ils sont ensuite autopsiés par les chercheurs pour en déceler la moindre faiblesse.

Pour scruter l’acier au niveau atomique, les chercheurs utilisent des microscopes électroniques de haute précision.
Photo : Radio-Canada / Philippe Marier-Verret
Comprendre le comportement du métal est un travail de moine qui exige une immense minutie. Pour scruter l’acier au niveau atomique, les chercheurs utilisent des microscopes électroniques de haute précision d’une valeur de plusieurs millions de dollars.
Avant de passer sous le microscope, les échantillons doivent être découpés au laser pour être glissés sous la lentille de la machine. Comme métallurgistes, on a besoin de plus petit qu’un millimètre un million de fois. On est à l’échelle nanométrique, souligne Mousa Javidani, pour expliquer la petitesse de ses sujets d’étude.
Des fois, les échantillons sont tellement minces, c’est très petit, on ne peut pas les tenir à la main, poursuit-il, en manipulant un fragment avec des pinces.

Certains échantillons analysés par le professeur Javidani et son équipe sont si petits qu'ils doivent être manipulés avec des pinces.
Photo : Radio-Canada / Philippe Marier-Verret
Pour le professeur né en Iran, la métallurgie est un art qui se compare à la cuisine fine, où les petits détails font toute la différence. C’est absolument la même chose, lance-t-il, sourire en coin. Si on change de seulement dix degrés la température du procédé ou on change légèrement la composition chimique, ça change entièrement la performance.
En 25 ans d'existence, le CURAL est devenu un chef de file en matière d’innovation et de développement.
En plus de ses 18 chercheurs et de sa cinquantaine d'étudiants aux cycles supérieurs, le centre compte sur plusieurs partenaires industriels, dont Rio Tinto, et innove dans le domaine de la métallurgie, notamment avec l’aluminium, en créant de nouveaux alliages.
Une expertise recherchée
C'est la précision chirurgicale et l'expertise de l'équipe qui ont convaincu Chantier Davie de se tourner vers elle.
On veut développer l'expertise locale. On a besoin de gens qui comprennent la métallurgie au niveau où nous on a besoin de la comprendre pour aller construire les navires qui vont aller briser la glace dans l’Arctique, indique le vice-président aux affaires publiques de Davie, Marcel Poulin.
Ce partenariat est stratégique pour l’entreprise de Lévis, qui doit livrer d’ici 2030 un brise-glace polaire commandé par la Garde côtière canadienne. Le contrat a été octroyé par le gouvernement fédéral et est évalué à plus de 3 milliards de dollars.

Le brise-glace polaire construit à Lévis fera 138 mètres de long et coûtera au bas mot 3,25 milliards $.
Photo : Chantier Davie
Le défi est à tout le moins imposant. Le Polar Max devra fendre des glaces jusqu'à une profondeur de deux mètres d’un seul coup, tout en demeurant intact.
Techniquement, un train pourrait passer au-dessus et ça serait assez solide pour le soutenir. Nous, il faut être capable d’amener une ville flottante au milieu de l'Arctique en plein hiver, illustre M. Poulin.
Selon lui, l’entreprise sera en mesure de livrer le contrat à temps. Les travaux de soudure en vue de la construction du prochain fleuron arctique ont commencé à Lévis le mois dernier.
Les navires qui patrouillent dans cette région permettent à la Garde côtière d’assurer entre autres des opérations de souveraineté, de recherche scientifique et de protection de l’environnement.
Environ 15 000 tonnes d’acier seront nécessaires pour ce navire, indique M. Poulin.
La construction de ce brise-glace fait partie de la stratégie nationale de construction navale pour renouveler la flotte vieillissante du Canada. Un autre bateau de la sorte doit être construit à Vancouver d’ici 2032.
Assurer sa souveraineté
Au-delà de la science, l’enjeu est aussi politique. En développant de l'acier au Québec, Davie souhaite avant tout assurer la sûreté de sa chaîne d'approvisionnement en limitant sa dépendance envers les pays exportateurs dans un contexte mondial instable.

Un travailleur de la Davie coupe une pièce en acier. (Archives)
Photo : Radio-Canada / Marc Godbout
C'est sur que ça pourrait être moins cher d'acheter l'acier en Chine, mais le jour où la Chine te coupe les vivres, tu n'es plus en mesure de construire des bateaux, mentionne M. Poulin.
C’est super important au niveau de la défense nationale de faire cet acier-là au Canada.
Si on est capable de produire tout notre acier au Canada, ça veut dire que, dans le futur, si on a un conflit, par exemple, avec la Chine ou avec la Russie, on sera en mesure de construire nos bateaux avec de l’acier canadien, mentionne le vice-président aux affaires publiques de l'entreprise.
Et plusieurs de ces navires pourraient être assemblés en sol lévisien. Outre ces deux brise-glaces, la Garde côtière canadienne doit aussi en construire six autres de taille moyenne, lesquels ont aussi été promis à Chantier Davie.
C'est donc dire que la souveraineté du pays pourrait, en partie, reposer longtemps sur les analyses du professeur Javidani et de son équipe, un échantillon à la fois.


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