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Timide, la couleur hésite à visiter nos intérieurs

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Publié le 21 mars 2026 à 21:34. 4 min. de lecture

A l’approche du printemps, la nature déploie ses talents de peintre. Les verts se ravivent et les jardins s’illuminent d’éclosions soudaines, comme si la terre elle-même adoptait un langage coloré. Il est alors curieux de constater combien nos appartements et maisons, eux, demeurent souvent d’une grande réserve chromatique. Là où la nature multiplie les nuances et les éclats, l’habitat contemporain préfère fréquemment la retenue: blancs épurés, gris doux et beiges feutrés composent l’essentiel du décor domestique en Suisse romande.

Ce contraste peut surprendre. Car la couleur dépasse largement la simple dimension décorative. Elle participe à la manière dont nous percevons un lieu et son atmosphère. «La couleur n’est pas une couche superficielle qu’on viendrait ajouter à la fin d’un projet architectural», explique Patrick Reymond, cofondateur de l’Atelier oï à La Neuveville qui vient de remporter le Grand Prix suisse de design 2026. «Nous la considérons comme une matière à part entière, un élément de composition au même titre que la lumière ou les matériaux.»

Dans cette approche, la couleur dialogue pleinement avec l’environnement et les usages. Pour illustrer son propos, Patrick Reymond évoque une maison au bord du lac de Neuchâtel sur laquelle son atelier est intervenu: le client ne souhaitait pas des murs blancs. «Dans ce cas précis, le bâtiment se trouvait dans un écrin de verdure avec une ouverture sur le lac. Nous avons donc travaillé la couleur en lien avec cette nature environnante, avec les variations saisonnières des feuillages, les passages du vert au brun, au jaune, au rouge. Nous avons utilisé une teinte ocre pour l’enveloppe extérieure du bâtiment, afin qu’elle dialogue avec ces transformations naturelles. A l’intérieur aussi, les couleurs ont été pensées en résonance avec l’extérieur, comme une manière de prolonger le panorama dans l’espace habité.»

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Trop de prudence?

Dans la pratique quotidienne de l’architecture d’intérieur, la couleur agit aussi directement sur la perception des volumes. «Elle transforme la sensation produite par un espace», observe Ana Carpena Luukkonen, fondatrice du bureau genevois ANA K design. «Les teintes sombres accentuent le caractère intime des petits volumes et, contrairement aux idées reçues, valorisent souvent les espaces dépourvus de lumière naturelle. A l’inverse, les couleurs claires s’expriment pleinement dans des volumes plus généreux baignés de lumière naturelle. »

La couleur devient ainsi un véritable outil de composition spatiale. «Elle permet d’accompagner très naturellement les effets de compression et de décompression qui structurent l’expérience d’un lieu. Un espace de transition plus resserré et plus sombre peut, par contraste, magnifier un espace principal plus ample et plus lumineux.»

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Malgré ces qualités, les logements récents restent souvent très neutres dans leur composition chromatique. Pour Ana Carpena Luukkonen, cette esthétique répond en partie à une logique de standardisation. «Sur Instagram, on voit beaucoup d’intérieurs dominés par le beige, le blanc ou le noir, qui donnent une impression de luxe très standardisé», observe-t-elle. «A force, ces espaces finissent par se ressembler énormément.»

Dans le domaine immobilier, cette neutralité peut aussi relever d’un choix stratégique. Des couleurs discrètes passent pour plus faciles à louer ou à vendre. «Les teintes neutres font figure de solutions passe-partout», note Patrick Reymond. Dans les projets de promotion immobilière, l’objectif est souvent d’éviter de prendre des risques. Cette prudence n’exclut pas l’usage de la couleur, mais la cantonne à des éléments secondaires: textiles, mobilier ou œuvres accrochées aux murs. Les murs blancs servent fréquemment d’arrière-plan neutre pour des éléments décoratifs plus colorés.

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Couleurs et émotions

Pour Domicele Jonauskaite, maître assistante à l’Institut de psychologie de l’Université de Lausanne et spécialiste des connotations cognitives et affectives de la couleur, cette préférence pour les palettes sobres s’explique aussi par certaines représentations très répandues. L’idée selon laquelle le rouge, le violet, le vert ou le bleu influencent directement notre humeur est en effet largement partagée. La réalité scientifique se montre toutefois plus nuancée. «La plupart des recherches ne testent pas réellement l’effet des couleurs sur les émotions, analyse la chercheuse. Elles évaluent plutôt les significations que nous associons aux couleurs.»

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Dans ces correspondances, certaines tendances apparaissent clairement. Le jaune, par exemple, est souvent associé à la joie ou au plaisir, tandis que le noir est, dans bien des cas, associé à la tristesse ou au regret.

Pour autant, des expériences menées en réalité virtuelle par l’équipe de Domicele Jonauskaite n’ont pas montré de différence notable d’humeur lorsque des participants étaient immergés dans des pièces de couleurs différentes. «Les couleurs portent des significations émotionnelles, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’elles provoquent ces émotions», résume-t-elle. Certains paramètres semblent néanmoins jouer un rôle. Les couleurs claires sont généralement perçues comme plus positives que les teintes sombres, et les couleurs saturées comme plus stimulantes que les palettes désaturées. Ces tendances, largement partagées entre cultures et générations, n’en laissent pas moins une place aux préférences individuelles. «Les habitants d’un lieu doivent avant tout choisir des couleurs qu’ils aiment réellement», souligne Domicele Jonauskaite.

Au-delà des effets psychologiques, pour Patrick Reymond, la couleur ne devrait jamais être pensée comme une composante immuable. «Elle évolue toujours avec la lumière et les saisons», précise-t-il. A l’heure où le printemps ranime les paysages, une évidence demeure: même utilisée avec prudence, la couleur possède le pouvoir silencieux de métamorphoser l’espace habité. Encore faut-il accepter de la laisser entrer.

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