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« Laissez des échantillons d’ADN à votre professionnel de la santé et votre dossier médical dentaire à votre famille, au cas où il serait nécessaire à votre famille d’y accéder pour identifier votre dépouille. » Cela fait partie des recommandations désormais émises par le gouvernement des États-Unis à ses ressortissants qui séjourneraient en Haïti — malgré l’avis officiel de ne s’y rendre sous aucun prétexte.

La sévérité de l’avertissement a été pointée par les avocats qui défendent devant les tribunaux les 350 000 Haïtiens vivant aux États-Unis que Donald Trump souhaite expulser depuis novembre. C’est que, vu la gravité de la situation sécuritaire au pays, particulièrement à Port-au-Prince, les ressortissants haïtiens résidant aux États-Unis sans avoir réussi à obtenir de résidence permanente ou de statut de réfugiés avaient tout de même un « statut de protection temporaire », ou TPS en anglais, qui se traduisait en moratoire sur les expulsions. Mais le gouvernement Trump persiste et signe : il faut dès maintenant forcer le retour de ces 350 000 personnes dans un pays où, selon lui-même, nos cadavres pourraient devenir méconnaissables.

La décision est bien sûr un affront direct à la Convention de Genève, mais elle crée aussi un précédent d’inhumanité dans le système migratoire états-unien. C’est pourquoi la bataille juridique, qui concerne aussi l’expulsion potentielle de 6000 Syriens vivant aux États-Unis, est allée jusqu’en Cour suprême. La décision et les arguments entendus par la Cour, qui a rendu sa décision le 25 juin, nous renvoient l’image d’un État de droit aux soins palliatifs. La majorité conservatrice a appuyé le président, alors que la minorité libérale s’est opposée : le clivage partisan est désormais total. Mais surtout, les avocats de la communauté haïtienne ont plaidé que la décision de Trump se basait sur de la discrimination raciale — avec pour preuve à l’appui les nombreuses déclarations racistes et xénophobes du président sur les personnes d’origine haïtienne. Si la majorité de juges républicains n’a pas trouvé que le dossier de preuve — pourtant très épais — du racisme du président était convaincant, c’est qu’il est désormais impossible de prouver juridiquement le racisme.

Depuis juin, les avocats font tout ce qui est en leur pouvoir pour au moins retarder l’expiration du TPS, prévue le vendredi 24 juillet. Mercredi, ils ont gagné un sursis jusqu’au lundi 27 juillet. Sauf que les agents de l’ICE ont déjà commencé à arrêter les gens, et des avions ont déjà expulsé quelques centaines de personnes.

Le résultat, c’est que toute une population se retrouve prise en étau. D’un côté, les expulsions des ressortissants haïtiens se sont intensifiées en République dominicaine, la garde côtière refoule les entrées aux Bahamas et les pays de la CARICOM imposent des restrictions plus strictes sur la mobilité des Haïtiens. De l’autre, les pays de la région dépendent de la main-d’œuvre haïtienne pour les métiers dont les citoyens ne veulent pas : travail agricole ou de manœuvre difficile, emploi dans les services mal rémunérés. L’hypocrisie a aussi été pointée du doigt par les représentants des Haïtiens vivant aux États-Unis : si elle est appliquée jusqu’au bout, la politique d’expulsion de Trump portera de coups sérieux à l’économie dans plusieurs régions du pays.

Si la diaspora haïtienne à statut précaire n’est ni en sécurité en Haïti même, ni aux États-Unis, ni dans la plupart de la Caraïbe, le regard se porte évidemment sur le Canada. Sauf que là aussi, l’étau se resserre.

Plusieurs des Haïtiens qui vivent aux États-Unis ont de la famille au Canada et pourraient être parrainés en réunification familiale. Au Québec, le programme vient de rouvrir au début juillet après une suspension d’un an, mais les familles restent le plus souvent dans l’attente des années durant. Pour le reste du pays, le gouvernement Carney a annoncé à la mi-juillet qu’il n’acceptera aucune demande émanant de personnes souhaitant parrainer leurs parents ou leurs grands-parents cette année, et le délai de traitement des demandes existantes se situent déjà à environ 33 mois. Ce temps-là, les Haïtiens ne l’ont pas.

Sinon, il y a bien sûr la demande d’asile pure et simple, que les Haïtiens devraient être en mesure de déposer, vu la gravité de la crise sécuritaire au pays. Sauf que, pour que les Haïtiens puissent même considérer de déposer une demande d’asile au Canada, l’une des principales règles, depuis longtemps, est qu’ils ne doivent pas arriver… des États-Unis. C’est là le résultat de la fameuse entente sur les tiers pays sûrs, que l’entrée à des postes frontaliers irréguliers, tels que le chemin Roxham, permettait jadis de contourner. Depuis la fermeture de Roxham, l’étau s’est encore une fois resserré. Désormais, seuls quelques Haïtiens vivant aux États-Unis qui ont de la famille au Canada pourraient déposer une demande d’asile. Et encore là, les dossiers seraient traités dans un contexte où, pour tous les demandeurs d’asile, les règles viennent de changer.

En vertu la nouvelle loi frontalière fédérale (C-12) adoptée en mars, les demandes d’asile doivent être déposées dans l’année qui suit la toute première arrivée du demandeur au pays. Puisque la loi s’applique rétroactivement jusqu’en juin 2020, cela signifie que des milliers de demandeurs d’asile qui étaient en attente du traitement de leur dossier risquent de voir leur dossier devenir irrecevable. Un recours constitutionnel se prépare d’ailleurs contre cette nouvelle loi du gouvernement Carney.

Empêcher les demandes d’asile de personnes ayant transité par les États-Unis est décrié comme un problème majeur par les défenseurs des droits de la personne depuis des années. Mais avec Trump et la violence politique de l’ICE, la situation s’est lourdement encore aggravée. Lorsque le statut de protection temporaire pour les Haïtiens prendra effectivement fin, et que les expulsions massives reprendront malgré la gravité de la situation à Port-au-Prince, comment Ottawa pourra-t-il se justifier de toujours considérer les États-Unis comme un « pays sûr » ? Et sinon, ces personnes devraient aller où, au juste ? Quelle avenue, quel avenir leur restera-t-il, encore ?

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