Un ballon de football flottant dans le noir absolu, à plus de 600 mètres sous la surface de l’océan Austral. Voilà à quoi ressemble, très concrètement, l’œil du calmar colossal, Mesonychoteuthis hamiltoni, le détenteur incontesté du record du plus grand œil jamais mesuré chez un animal. Son diamètre : 27 centimètres. Aucune baleine, aucun poisson, aucun reptile fossile ne fait mieux.
Dans un calmar colossal vivant, les yeux mesurent environ 27 cm de diamètre, à peu près la taille d’un ballon de football, et il s’agit possiblement des plus grands yeux ayant jamais existé dans l’histoire du règne animal. À l’intérieur de cette sphère géante se cache un cristallin tout aussi disproportionné : un cristallin de 8 à 9 cm de diamètre, associé à un photophore oculaire situé sur la bordure extérieure de la rétine. Une lampe de poche greffée directement sur l’œil, en somme.
À retenir
- Un œil de 27 cm : pourquoi les scientifiques découvrent une raison inattendue à cette anomalie biologique
- Le calmar colossal pèse plus lourd que son célèbre cousin, le calmar géant du mythe du kraken
- La première observation vivante d’un calmar colossal dans les profondeurs change tout ce qu’on croyait savoir
Sommaire
- Un œil trois fois plus grand que celui d’un poisson
- Des yeux tournés vers l’avant, une stratégie unique
- Un colosse méconnu, plus lourd que le calmar géant
- Une première historique dans l’océan Austral
Un œil trois fois plus grand que celui d’un poisson
Pour saisir l’ampleur du phénomène, il faut comparer. Le poisson doté des plus grands yeux est l’espadon, dont les yeux peuvent atteindre 9 cm de diamètre. Trois fois moins que le calmar colossal, pour un animal de gabarit comparable. Une équipe de chercheurs suédois, emmenée par Dan-Eric Nilsson et Eric Warrant de l’université de Lund, s’est justement penchée sur cette anomalie biologique. Selon eux, le calmar géant et le calmar colossal possèdent les plus grands yeux du règne animal, sans qu’il existe d’explication claire du pourquoi ces animaux auraient besoin d’yeux presque trois fois plus grands que ceux de n’importe quel autre animal vivant.
Leur réponse, publiée dans la revue Current Biology, tient en une hypothèse aussi élégante qu’inattendue : ces yeux gigantesques ne serviraient pas à repérer des proies ou des partenaires, mais à détecter de très loin l’un des rares prédateurs capables de s’attaquer à un adulte, le cachalot. Les chercheurs développent une théorie de la détection visuelle dans les habitats pélagiques, qui prédit que de tels yeux géants ne se seraient probablement pas développés pour détecter des partenaires ou des proies à longue distance, mais seraient au contraire particulièrement adaptés à la détection de très grands prédateurs, comme les cachalots. Dans le noir quasi total des abysses, le seul signal visible reste la traînée lumineuse de plancton bioluminescent qu’un animal massif déclenche en se déplaçant. Plus l’œil est grand, plus il capte ce halo diffus de loin, et plus le calmar a de temps pour réagir.
Des yeux tournés vers l’avant, une stratégie unique
Contrairement au calmar géant, dont les yeux latéraux offrent un champ de vision panoramique, le colossal a fait un autre choix évolutif. Ses yeux, qui peuvent mesurer près de 27 cm de diamètre, sont positionnés vers l’avant, ce qui lui confère un champ de vision plus restreint mais une vision binoculaire. Cette configuration lui permet d’estimer avec précision la distance et la taille de ce qu’il regarde, un atout décisif quand on chasse ou qu’on fuit dans l’obscurité totale. Lorsqu’un calmar colossal dirige ses yeux vers le bout de ses tentacules, ses photophores fournissent assez de lumière pour qu’il puisse repérer une proie et en estimer la taille et la distance grâce à sa vision binoculaire.
Le musée Te Papa Tongarewa, à Wellington en Nouvelle-Zélande, conserve le spécimen ayant permis ces découvertes. C’est en disséquant cet animal congelé que l’équipe scientifique, dont deux spécialistes venus spécialement de Suède, a pu documenter la structure interne de l’œil. Un endoscope a été utilisé pour observer l’intérieur d’un des yeux et en étudier la structure interne, et la dissection du plus petit des deux calmars colossaux a permis d’obtenir un second cristallin pour l’étude. Un travail de précision, mené sur un animal qui, une fois décongelé et manipulé, avait déjà perdu une partie de son volume d’origine sous l’effet de la déshydratation.
Un colosse méconnu, plus lourd que le calmar géant
On confond souvent le calmar colossal avec son cousin le calmar géant, plus célèbre grâce au mythe du kraken. Pourtant les deux espèces n’ont pas grand-chose en commun côté gabarit. Le calmar géant mesure entre 16 et 18 mètres de longueur, mais pèse rarement plus de 300 kg. Sa masse est donc plus faible que celle du calmar colossal. Ce dernier, plus court mais bien plus trapu, peut atteindre jusqu’à 14 mètres de long et peser 500 kg, ce qui en fait l’invertébré le plus massif jamais recensé. Un poids lourd des abysses, littéralement.
Son histoire scientifique commence de manière presque anecdotique. Identifié en 1925 grâce à deux tentacules retrouvés dans l’estomac d’un cachalot, le calmar colossal est resté très discret depuis. Pendant près d’un siècle, les chercheurs n’ont eu accès qu’à des cadavres échoués, des restes stomacaux ou des spécimens remontés accidentellement par des chalutiers pêchant la légine en Antarctique. Autant dire des indices, jamais l’animal vivant dans son décor naturel.
Une première historique dans l’océan Austral
Ce vide a été comblé récemment, et l’événement mérite d’être raconté. Lors d’une mission du Schmidt Ocean Institute le 9 mars 2025, des scientifiques à bord du navire Falkor ont fait la rencontre d’un calmar colossal grâce à leur robot sous-marin SuBastian : l’animal, un juvénile d’une trentaine de centimètres seulement, a pu être filmé dans les profondeurs de l’océan Austral, à environ 600 mètres. Une bascule pour la discipline. Kat Bolstad, chercheuse spécialiste des calmars à l’Auckland University of Technology en Nouvelle-Zélande, a confirmé qu’il s’agissait de la première observation en direct confirmée du calmar colossal, Mesonychoteuthis hamiltoni, en profondeur dans son habitat naturel.
Ce jeune individu filmé ne dépassait pas la taille d’un avant-bras, loin des 14 mètres des adultes et de leurs yeux de la taille d’un ballon. Mais l’image compte : elle confirme, pour la première fois hors dissection, à quoi ressemble vraiment cette créature dans son élément. Et elle rappelle qu’aucun calmar colossal adulte mâle n’a, à ce jour, jamais été observé vivant. L’espèce continue d’échapper, presque intégralement, au regard humain, même équipé de robots capables de descendre à 4 500 mètres sous la surface des océans australs.
Sources : animauxmarins.fr | lesminis.fr


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