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«Souvent, ils ne savent même pas qu’ils sont victimes de violence conjugale»

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Recevoir des coups, des menaces, se faire suivre et harceler. Ce qui est le quotidien de trop de femmes au Québec a aussi été celui de Samuel, qui a subi de la violence pendant des années. Son histoire, qu’il a accepté de raconter au Devoir, montre que l’une des faces cachées de la violence conjugale est masculine.

Cette violence dirigée vers des hommes est toutefois loin d’avoir l’ampleur de celle commise sur les femmes, qui demeurent les principales victimes. Elle n’a pas non plus leur caractère meurtrier : rappelons qu’au Québec, 80 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint depuis janvier 2020.

Cependant, si le récit de Samuel choque et peut bouleverser certaines idées reçues, il n’est toutefois pas qu’une anecdote.

Quelle est l’ampleur du phénomène ?

L’Institut de la statistique du Québec (ISQ) rapporte qu’en 2024, près de 7000 hommes ont été victimes d’infractions contre la personne en contexte conjugal — contre 21 700 perpétrées contre des femmes. L’Institut calcule les infractions criminelles dont le bien-fondé a été établi au moyen d’une enquête policière — mais il ne s’agit pas de condamnations.

Ces données comportent toutefois des limites, car les experts préviennent que les infractions criminelles commises en contexte conjugal sont peu signalées à la police. Notons aussi que les statistiques de l’ISQ ne font pas non plus la distinction entre les agresseurs présumés qui sont des femmes et ceux qui sont des hommes.

Contacté pour tenter de circonscrire l’envergure de ce type de violence, le Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC) a confirmé recevoir des demandes d’aide d’hommes victimes de violence conjugale — sans toutefois compiler de statistiques à ce sujet — et signale que certains ont bénéficié, ces dernières années, de leur programme de soutien et d’accompagnement pour témoins devant les tribunaux.

La professeure au Département de sexologie de l’UQAM Natacha Godbout, notamment spécialisée en trauma et en violence entre partenaires intimes, explique que les hommes ont beaucoup de difficulté à se percevoir comme une victime. Les études le montrent, dit-elle : les hommes sont moins enclins à aller chercher de l’aide et à dénoncer cette violence — et s’ils ne le font pas, leurs expériences n’apparaissent pas dans les statistiques du système judiciaire.

Pourquoi ? Cela s’insère, entre autres facteurs, dans les normes de masculinité de la société, dont cette idée qu’un homme est fort, invulnérable, et qu’il devrait être capable de se défendre, répond la chercheuse, l’une des rares au Québec à réaliser des travaux sur le sujet, et qui a d’ailleurs fondé le Collectif national sur la victimisation au masculin.

Marie-Christine Villeneuve, porte-parole du CAVAC, est du même avis : « Il y a encore des préjugés dans notre société, même si on est en 2026. Donc, il y a une espèce de tabou autour de cette dénonciation et de cette demande d’aide là chez les hommes. »

Elle rappelle que la violence conjugale se présente sous différentes formes, et que les experts parlent désormais plus de « contrôle coercitif », une expression qui illustre mieux toutes les facettes de cette violence.

Chercher de l’aide

Via l’anse est l’un des organismes au Québec où vont chercher de l’aide des hommes vivant toutes sortes de difficultés, dont ceux subissant de la violence conjugale.

« C’est un phénomène encore mal connu. Ça transgresse les stéréotypes de genre », a déclaré d’emblée Mario Trépanier, coordonnateur et intervenant à cet endroit, qui indique que 85 % de la clientèle de l’organisme est constituée d’hommes auteurs de violence et de 15 % de victimes.

Au cours des années, il a accueilli ceux qui sont venus chercher de l’aide et de l’écoute. En entrevue avec Le Devoir, il a parlé de cet homme, obligé de se déshabiller complètement sur le pas de la porte chaque fois qu’il entrait chez lui, afin que sa conjointe puisse détecter tout possible effluve d’une autre femme.

Il se souvient aussi de cet autre à qui l’équipe a conseillé de mettre des objets faisant du bruit près des fenêtres et des portes pour l’alerter de toute entrée par effraction de son ex-conjointe.

Laurent Magnier-Bergeron, un intervenant psychosocial à Via l’anse, anime depuis trois ans un groupe de soutien pour les hommes qui ont subi de la violence conjugale.

Il explique que ces rencontres les aident à voir que d’autres sont dans la même situation. Cela leur permet de faire progresser leur façon de percevoir leur vécu et de se dire : « Ce n’est pas parce que je suis faible ou parce que j’ai été stupide que j’ai été victime », explique-t-il.

Selon M. Trépanier, si certains arrivent dans leur centre d’aide en nommant la violence conjugale — ils sont très rares, dit-il —, beaucoup vont plutôt consulter au CLSC pour des troubles anxieux ou dépressifs. Le CLSC les redirige à Via l’anse. Ceux-ci ont d’abord besoin d’être informés : « Souvent, ils ne savent même pas qu’ils sont victimes de violence conjugale. »

Certains vont expliquer ce qu’ils vivent en utilisant l’expression « je suis dans une relation toxique ». Ils font valoir que leur conjointe a des problèmes, qu’elle a agi de cette façon, car elle est malade ou a des problèmes de toxicomanie, décrit Laurent. Mais les problèmes psychologiques non gérés n’excusent pas la violence, tranche l’intervenant.

Mario et Laurent ont fait cet autre constat. Certains hommes arrivent en se disant victimes. Mais « on le voit tout de suite : il n’est pas victime, c’est lui qui a été violent », raconte Laurent. L’inverse est vrai aussi, disent-ils. Après évaluation par des intervenants spécialisés, ils sont redirigés vers le bon groupe.

Cette préoccupation des intervenants est reflétée dans le Guide d’intervention pour soutenir les pratiques professionnelles en matière de violence conjugale, élaboré par le CIUSSS de la Capitale-Nationale. On y avertit les intervenants que plusieurs hommes auteurs de violence affirment être victimes de leur partenaire en se servant, par exemple, « de l’unique épisode où sa partenaire a répliqué ou s’est défendue (avec violence ou non) ». Il s’agit d’une « stratégie assez commune » de la part des hommes, peut-on y lire. Les groupes de femmes dénoncent d’ailleurs depuis longtemps cette tactique utilisée pour discréditer les femmes qui portent plainte à la police. Cette crainte des groupes de femmes est fondée, dit la professeure Godbout : elle souligne d’ailleurs que les hommes qui portent plainte à mauvais escient nuisent à ceux qui sont de réelles victimes.

Croit, croit pas ?

Ceux qui rapportent avoir parlé de la violence subie à leurs proches — ils sont rares, dit M. Trépanier — indiquent généralement avoir été bien reçus.

Mais plusieurs ont rapporté à Laurent ne pas avoir été crus ni pris au sérieux en se rendant au poste de police — faisant écho aux propos tenus par Samuel. Cela correspond aussi à ce qui est rapporté dans les études terrain, a indiqué de son côté la professeure Godbout.

D’autres ne savent pas où se diriger pour obtenir de l’aide.

Le Bureau de l’ombudsman fédéral des victimes d’actes criminels a commandé en 2020 un rapport à ce sujet, appelé Survivants masculins de la violence conjugale au Canada. Il y est relevé qu’il est difficile pour eux de trouver de l’aide et des services, les ressources à leur disposition étant « peu nombreuses », et qu’ils sont parfois traités avec « méfiance ».

Ces situations sont préoccupantes, estime la professeure Godbout : ne pas trouver de ressources d’aide ou ne pas être cru par une personne en autorité comme un policier, ça leur envoie le message que leur vécu de victimisation n’est pas valide. La sensibilisation auprès des corps policiers, des intervenants sociaux et des proches est cruciale, selon elle.

Cette violence peut être très destructrice : ses conséquences sont vastes, et les traumatismes, complexes, décrit la professeure. Le jour où un homme va se sortir de la violence, il va vivre un « effondrement » et devra avoir une reconstruction identitaire qui va prendre beaucoup de temps, dit-elle.

Laurent l’a aussi constaté. Interrogé sur ce qui l’a le plus marqué dans le contexte de son travail d’intervenant auprès des hommes, il répond : « L’intensité du désespoir. »

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