Onze mille ans. C’est le temps qu’il a fallu à la nature pour reconstituer un sol forestier sans lombrics dans le nord de l’Amérique du Nord, avant que l’espèce humaine ne vienne tout rebattre en quelques décennies. Aucun ver de terre, y compris le célèbre nightcrawler, n’est natif du Midwest supérieur : la dernière glaciation les a éliminés il y a plus de 11 000 ans. Depuis les colonies européennes, ils sont de retour, et leur appétit pour la litière de feuilles mortes change la donne pour l’érable à sucre, emblème sucré du continent, et pour le carbone stocké dans les sols forestiers.
À retenir
- Onze mille ans de sol forestier détruit en quelques décennies par une espèce réintroduite par accident
- Un ver de terre minuscule effondre à lui seul la biodiversité souterraine et le stockage de carbone
- L’érable à sucre pourrait disparaître, mais la forêt se réinventerait-elle plus résiliente ?
Sommaire
- Un envahisseur venu d’Europe, invisible mais radical
- Le sol qui ne retient plus rien
- L’érable à sucre en première ligne
- Un carbone qui repart dans l’atmosphère
Un envahisseur venu d’Europe, invisible mais radical
La majorité des vers de terre d’Amérique du Nord auraient disparu lors de la dernière glaciation il y a 10 000 ans, mais c’est avec l’arrivée d’Européens au 18e siècle que ces lombrics ont été réintroduits sur le continent. Une chercheuse de l’université Michigan Tech, Tara Bal, a mené l’enquête entre 2009 et 2012 : elle a visité plus de 100 sites dans la péninsule supérieure du Michigan, le nord du Wisconsin et le Minnesota, et a identifié un facteur qui ressortait particulièrement, l’état du sol forestier, car rien n’affecte autant le sol qu’un ver de terre. Son équipe soupçonnait d’abord la sécheresse. Mauvaise piste.
Ces lombrics ne se déplacent pas tout seuls sur de longues distances, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer. Ils voyagent avec leurs cocons d’œufs sur les pneus et les bottes boueuses, et se propagent quand les pêcheurs jettent leurs appâts dans les bois et les cours d’eau, exactement comme le font de nombreuses plantes invasives. Le jardinage amateur, la pêche de loisir, le développement routier : tout contribue à leur avancée silencieuse. Une espèce en particulier porte une responsabilité écrasante dans la colonisation de la forêt boréale nord-américaine : le Dendrobaena octaedra, petit ver de terre qui dévore la litière de feuilles et reste en surface, libérant ainsi du carbone.
Le sol qui ne retient plus rien
Avant l’arrivée des vers, la mécanique était simple et lente. Un sol forestier nordique typique reste couvert d’une épaisse couche de litière de feuilles et de matière organique, un tapis qui met des années à se décomposer et qui retient l’eau, les nutriments, le carbone. Les lombrics accélèrent brutalement ce processus. Ce sont, selon Erin Cameron, professeure à l’université Saint Mary’s d’Halifax, de véritables ingénieurs de l’écosystème qui façonnent l’environnement en dévorant rapidement la matière organique, provoquant des changements dans le pH, la texture, la densité et un enrichissement en nutriments.
Le problème, c’est que rien dans ces forêts n’a évolué pour encaisser ce choc. Les espèces présentes dans les forêts ne sont pas habituées à ce genre de conditions, et l’environnement du sol devient inhospitalier pour les plantes locales, ce qui fait prospérer les espèces non indigènes. Une étude publiée dans la revue Ecosystems, menée dans l’État de New York, a mesuré l’ampleur des dégâts sur un site forestier resté relativement intact : les vers de terre y ont éliminé l’épaisse couche de litière, fait chuter le stockage de carbone du sol de 28 % dans les douze premiers centimètres, et réduit le rapport carbone/azote de 19,2 à 15,3. Un sol qui, littéralement, ne retient plus grand-chose.
L’érable à sucre en première ligne
C’est là que l’histoire prend une tournure économique et culturale, tant l’érable à sucre est associé à l’identité nord-américaine. Tara Bal a mis en évidence une corrélation forte entre le dépérissement de cette essence et l’activité des lombrics dans la région des Grands Lacs supérieurs, avec des liens observés entre l’augmentation du carbone du sol, la diminution du manganèse et la réduction du couvert herbacé, chacun de ces facteurs étant lui-même corrélé à l’activité des vers de terre.
Le mécanisme précis touche aussi les alliés souterrains de l’arbre. Selon le ministère québécois des Forêts, de la Faune et des Parcs, les lombrics affectent les champignons qui s’associent avec les racines des arbres pour les aider dans leur développement, leur causant un stress qui réduit leurs chances d’établir des relations avec les érables à sucre, tout en transportant et en mangeant leurs spores. Sans ce partenariat mycorhizien, l’arbre absorbe moins bien l’eau et les nutriments. Il devient plus vulnérable au gel, à la sécheresse, aux insectes.
Un carbone qui repart dans l’atmosphère
L’enjeu dépasse largement le sirop d’érable. La forêt boréale figure parmi les plus grandes réserves de carbone organique de la planète, et son sol agit comme un puits depuis des millénaires. Une étude canadienne évoquée par l’Agence Science-Presse a chiffré le risque : de 50 à 94 % du carbone contenu dans ces déchets végétaux pourrait être libéré dans l’atmosphère d’ici 40 ans à mesure que les lombrics colonisent de nouveaux territoires. Le ministère québécois confirme la logique : un autre effet important concerne le stockage du carbone, la forêt boréale représentant une grande réserve de carbone que l’action des vers libère dans l’atmosphère, contribuant ainsi aux changements climatiques.
L’impact ne s’arrête pas au carbone. Erin Cameron a observé que la présence de ces vers entraîne une diminution de 50 % de la présence d’autres invertébrés indigènes, un effondrement de biodiversité qui passe totalement inaperçu sous nos pieds, faute de spectacle visible.
Reste une nuance que peu d’articles soulignent : cette invasion n’est pas forcément synonyme de désert écologique définitif. Tara Bal elle-même avance une hypothèse à contre-courant, celle d’un retour à une forêt plus diversifiée : si une partie des érables à sucre dépérit, on pourrait voir revenir d’autres essences comme le tilleul, les bouleaux et le bois de fer, ce qui rendrait la forêt plus résiliente face aux prochains chocs climatiques ou sanitaires. Un paradoxe presque grinçant : l’espèce qui appauvrit le sol pourrait, à terme, forcer la forêt à se réinventer avec plus d’essences, moins dépendante d’un seul arbre vedette.
Sources : lapresse.ca | mffp.gouv.qc.ca


2 hour_ago
22



























.jpg)






French (CA)