Sous vingt et un tunnels creusés à la va-vite dans la calotte glaciaire, à plus de trente mètres de profondeur, reposent depuis près de soixante ans les vestiges d’une ville fantôme construite par l’armée américaine. Camp Century, abandonné en 1967, n’a jamais été nettoyé : diesel, eaux usées faiblement radioactives et matériaux chargés en PCB y attendent toujours, figés dans la glace. Le problème, c’est que cette glace fond.
À retenir
- Une installation militaire secrète de la Guerre froide refait surface grâce au radar de la NASA après 60 ans d’oubli
- Des centaines de milliers de litres de substances toxiques attendent sous la glace, menacés par une fonte accélérée
- Un vide juridique hérité de la Guerre froide pourrait transformer cette redécouverte en crise diplomatique et environnementale majeure
Sommaire
- Une base secrète pensée pour durer l’éternité
- 2090, la date qui inquiète les glaciologues
- La redécouverte inattendue de la NASA
Une base secrète pensée pour durer l’éternité
Camp Century a été construit entre 1959 et 1960 par le Corps des ingénieurs de l’armée américaine dans le nord-ouest du Groenland, sous la forme d’une « ville sous la glace » composée de 21 tunnels totalisant 3 kilomètres de long. Sous couvert de recherche scientifique, le site cachait un objectif bien plus stratégique. Construit durant la guerre froide, le Camp Century a servi de terrain de test dans le but d’acheminer des missiles nucléaires au plus près de l’URSS. Le fameux projet Iceworm, resté secret pendant des décennies, prévoyait d’y dissimuler des centaines de têtes nucléaires à portée de Moscou.
La base disposait même de son propre réacteur, une prouesse technique pour l’époque. Mais les glaciologues sous-estimaient un paramètre : le mouvement constant de la calotte glaciaire déforme les tunnels au fil des années, rendant leur maintien intenable. Le déplacement continu des calottes glaciaires du Groenland a poussé l’armée à abandonner le camp en 1966, une décision motivée par le fait qu’il était inconcevable que ces 35 mètres de glace puissent fondre un jour, résumait plus tard le glaciologue William Colgan. En clair : personne n’imaginait que le problème reviendrait un jour à la surface, au sens propre comme au figuré.
Ce qui reste sur place n’a rien d’anodin. Les déchets se composent d’environ 200 000 litres de diesel, 240 000 litres d’eaux usées, dont une partie, faiblement radioactive, provient du réacteur nucléaire de la base, ainsi que de matériaux de construction usuels à l’époque contenant des polychlorobiphényles (PCB). Deux cent mille litres de carburant, c’est à peu près l’équivalent d’une piscine olympique remplie aux trois quarts. Et cette piscine toxique attend, immobile, quelque part sous le nord-ouest groenlandais.
2090, la date qui inquiète les glaciologues
C’est une étude internationale, dirigée par la York University canadienne et associant l’université de Zurich, qui a le mieux quantifié le risque. Selon cette étude, le réchauffement climatique pourrait provoquer d’ici la fin du siècle une fonte suffisante pour que ces déchets se retrouvent à la surface, avec un risque de pollution de l’environnement, la mer notamment, après analyse de l’évolution de la couche de glace depuis les années 1950. La conclusion tient en une phrase, mais elle a fait l’effet d’une bombe dans le petit monde de la glaciologie polaire.
Rien n’indique que les chutes de neige vont continuer indéfiniment à dominer la fonte : les chercheurs estiment plutôt qu’une fonte nette pourrait s’installer à partir de 2090, selon les mots d’Horst Machguth, de l’université de Zurich. Trois chiffres, une échéance : la bascule n’est plus une hypothèse d’école, mais une trajectoire documentée. Des travaux plus récents, publiés dans la revue Frontiers in Earth Science, nuancent toutefois le calendrier. Le modèle suggère que l’horizon supérieur du champ de débris de Camp Century, observé à une profondeur de 32 mètres en 2017, continuera d’être enseveli sous une accumulation nette persistante durant les quatre-vingts prochaines années, cette profondeur devant atteindre entre 58 et 64 mètres en 2100. Le pire scénario n’est pas encore acté, mais il reste sur la table selon la trajectoire d’émissions retenue.
Le Danemark, qui administre toujours le Groenland, n’a pas attendu pour réagir. En 2017, face aux inquiétudes du gouvernement groenlandais concernant le risque de remobilisation des contaminants dans le siècle à venir, le gouvernement danois a mis en place un programme de surveillance climatique à long terme et un relevé détaillé du champ de débris de Camp Century. Un dispositif de veille qui tourne encore aujourd’hui, capteur après capteur, pour suivre l’épaisseur de la glace au millimètre près.
La redécouverte inattendue de la NASA
Le site aurait pu rester une ligne dans un rapport scientifique si un radar aéroporté n’avait pas, par hasard, capté son empreinte. En avril 2024, le scientifique de la NASA Chad Greene survolait la calotte glaciaire du Groenland à bord d’un Gulfstream III équipé d’un instrument radar, lorsque celui-ci a détecté quelque chose d’inattendu enfoui sous la glace. L’équipe ne cherchait même pas Camp Century. « Nous cherchions le lit de la glace, et Camp Century est sorti de nulle part », a raconté Alex Gardner, chercheur au Jet Propulsion Laboratory de la NASA qui a contribué au projet. Une image radar plus nette que jamais, révélant la structure des tunnels avec une précision inédite depuis les relevés d’origine des années 1960.
Cette redécouverte technique a remis le sujet sur le devant de la scène, six décennies après la fermeture du camp. Elle rappelle aussi une réalité plus large : le Groenland a perdu 35 % de sa glace depuis 1978, un chiffre qui, à lui seul, rend caduque l’hypothèse d’origine des ingénieurs américains selon laquelle la neige recouvrirait indéfiniment leurs installations. Ce que l’armée croyait enterré pour toujours redevient, un demi-siècle plus tard, un sujet d’étude actif pour les glaciologues du monde entier.
Reste une question que peu de rapports osent trancher franchement : qui, du Danemark ou des États-Unis, devra financer un éventuel nettoyage si la fonte s’accélère plus vite que prévu ? Le traité qui encadrait l’installation militaire américaine au Groenland dans les années 1950 ne prévoyait aucune clause de dépollution après fermeture, un vide juridique hérité de la guerre froide que personne, à Washington comme à Copenhague, ne semble pressé de combler tant que la glace tient bon.
Sources : visegradpost.com | rse-magazine.com


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