Dix mètres sous la scène où dansent chaque soir les étoiles de l’Opéra de Paris, des pompiers en combinaison de plongée s’entraînent à progresser dans l’obscurité totale. Pas dans une piscine municipale. Dans un lac. Un vrai, dissimulé dans les entrailles du Palais Garnier depuis plus de cent cinquante ans, et dont la grande majorité des Parisiens ignorent jusqu’à l’existence.
À retenir
- Un lac de 10 000 m³ dort depuis 150 ans sous la scène de l’Opéra Garnier
- L’architecte Garnier a choisi de retenir l’eau plutôt que de la chasser : un paradoxe qui fonctionne
- Les pompiers parisiens y entraînent leur plongée en conditions de visibilité quasi nulle
Sommaire
- Un problème d’ingénieur, une solution de visionnaire
- Ce que cachent les coulisses du cinquième sous-sol
- Les pompiers dans le noir, et les carpes qui les regardent
- Quand la technique devient légende
Un problème d’ingénieur, une solution de visionnaire
Charles Garnier est nommé architecte du Nouvel Opéra le 6 juin 1861, et moins de deux mois plus tard, les travaux de terrassement démarrent, mais il faut immédiatement traverser une phase d’assainissement du terrain qui durera plusieurs mois. La raison ? Les creusements révèlent une nappe souterraine alimentée par des ruisseaux dévalant des hauteurs de Ménilmontant. L’eau est partout, inépuisable, rebelle.
Après que des pompes à vapeur fonctionnant 24 heures sur 24 se sont révélées inefficaces pour évacuer toute l’eau du site, Garnier imagina une double fondation ingénieuse qui protégerait la structure principale de l’humidité. Le génie de la décision tient dans son paradoxe : plutôt que de chasser l’eau, Garnier la retient. Au lieu de faire en sorte que l’eau ne rentre plus dans le bâtiment, il la laisse paradoxalement entrer pour remplir totalement la cuve.
Bientôt rempli d’eau, ce cuvelage permet aux infrastructures de contenir et résister à la pression sous-jacente des eaux d’infiltration, estimée à 2 000 tonnes, et de mieux répartir les charges d’une partie des bâtiments dans un sous-sol de qualité médiocre. Un immeuble haussmannien classique règle son problème de fondations avec du béton et de la volonté. Garnier, lui, règle le sien avec de l’eau. C’est tout sauf intuitif, et c’est pour ça que ça fonctionne.
Ce que cachent les coulisses du cinquième sous-sol
C’est au 5e sous-sol de l’Opéra Garnier que ça se passe, à une dizaine de mètres sous la scène. L’accès est rendu possible par un petit escalier étroit, protégé par une grille fermée, qui s’enfonce dans les ténèbres. Rien dans l’architecture visible du bâtiment ne laisse deviner ce qui attend au bas de ces marches.
Une immense salle d’environ 50 x 20 mètres, de 3 mètres de haut, parsemée de colonnes. L’eau remplit l’espace jusqu’à 50 centimètres sous plafond, elle est extrêmement claire, à condition de prendre bien soin de ne pas remuer la fine couche de dépôt jonchant le sol. Près de 10 000 mètres cubes d’eau stagnent tranquillement là : l’équivalent de quatre piscines olympiques, dans le noir complet, à dix mètres sous la scène.
L’eau est maintenue à un niveau constant grâce à un ingénieux système de pompage. Ce n’est pas un lac mort, c’est un lac géré. Les eaux souterraines font l’objet d’une surveillance constante, car elles sont la garantie de la stabilité de l’immense édifice. Si le niveau venait à chuter durablement, c’est la fondation de tout le bâtiment qui se trouverait déséquilibrée. Le lac n’est pas un vestige romantique : c’est une pièce structurelle active, aussi importante que n’importe quel pilier en surface.
Les pompiers dans le noir, et les carpes qui les regardent
Le réservoir reste inaccessible au public et est utilisé par la Brigade des sapeurs-pompiers de Paris pour des exercices d’entraînement à la plongée en conditions de faible visibilité. L’environnement est difficile à reproduire ailleurs : sombre, confiné et relativement profond, il permet de préparer les plongeurs aux missions de secours en conditions difficiles. Intervenir dans une cave inondée, un parking submergé, un tunnel noyé après une crue de la Seine, voilà les scénarios pour lesquels cette citerne sert de terrain de simulation depuis des décennies.
Ce qui surprend davantage, c’est ce qui vit là-dedans. Ce lac n’est pas si stérile qu’on pourrait le croire : des carpes ont été introduites dans ce réservoir et s’y sont parfaitement adaptées. Elles aident à maintenir un certain équilibre biologique, en limitant la prolifération d’algues et de micro-organismes. Selon certains témoignages de techniciens, un silure d’un mètre trente répondant au nom de Nessie y aurait même élu domicile, en clin d’œil au monstre du Loch Ness. La légende a parfois bon goût.
Sous l’eau, on trouve toute une petite vie sous-marine composée de barbeaux, poissons rouges, carpes et même d’une anguille baptisée « Neunoeil ». Une légende dit qu’à chaque fois que les pompiers perdent un des leurs, ils lâchent un poisson dans le bassin. Tradition informelle, rite de deuil discret dans un endroit que personne ne voit, il y a quelque chose d’assez beau là-dedans.
Quand la technique devient légende
Après la construction, ce réservoir sert de base aux pompiers en cas de sinistre. Cette particularité donne naissance à la légende d’un lac souterrain alimenté par un cours d’eau portant le nom de « Grange-Batelière », exploité et entretenu par le célèbre roman de Gaston Leroux, Le Fantôme de l’Opéra. Leroux n’a pas eu besoin d’inventer grand-chose : le lac souterrain qu’il décrit, en réalité une énorme citerne, existe bien sous l’Opéra, et il est encore utilisé pour entraîner les pompiers à nager dans le noir.
Le Palais Garnier est inauguré le 5 janvier 1875. Depuis plus de cent cinquante ans, donc, ce réservoir invisible tient le bâtiment debout, nourrit des carpes dans l’obscurité, et accueille des plongeurs en tenue de combat pendant que, quelques mètres plus haut, un public en tenue de soirée applaudit des arias. En plus d’un siècle et demi, l’Opéra Garnier est resté l’une des splendeurs de la capitale, grâce, entre autres, à cette astuce d’ingénieur que personne ne voit et que presque personne ne connaît. C’est peut-être ça, le vrai patrimoine caché : non pas les catacombes qu’on visite, mais les infrastructures silencieuses qui portent la ville sans jamais se montrer.
Sources : timeout.fr | youtube.com


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