Faites le test, là, tout de suite. Levez la main et essayez de chatouiller vos côtes ou vos aisselles. Le résultat est décevant, n’est-ce pas ? Vous sentez le contact, la pression, mais aucune trace de cette panique hilare et incontrôlable que provoquerait le même geste venant d’un proche. Ce n’est pas parce que vous manquez d’humour, ni parce que votre peau s’est endurcie. Si vous ne pouvez pas vous surprendre vous-même, c’est parce qu’une partie primitive de votre cerveau possède un « silencieux » neurologique ultra-sophistiqué, conçu pour vous empêcher de devenir fou.
Le centre de commande qui prédit l’avenir
Pour comprendre cette immunité étrange, il faut regarder à l’arrière de votre crâne, dans une zone appelée le cervelet. Ce « petit cerveau » est le chef d’orchestre de vos mouvements.
Lorsque vous décidez de bouger le doigt vers vos côtes, le cerveau envoie évidemment l’ordre moteur à votre main (« Bouge ! »). Mais, et c’est là que la magie opère, il envoie simultanément une copie de cet ordre, appelée « copie d’efférence », directement aux zones sensorielles de votre cerveau qui gèrent le toucher.
C’est un véritable SMS d’alerte interne qui dit en substance : « Attention, c’est nous qui allons toucher les côtes dans exactement 200 millisecondes. La sensation va être de telle intensité, à tel endroit. Ignorez-la. »
L’atténuation sensorielle
Une étude charnière menée par la neuroscientifique Sarah-Jayne Blakemore à l’University College de Londres (UCL) a mis en lumière ce phénomène grâce à l’imagerie cérébrale.
Ses travaux montrent que lorsque nous nous touchons nous-mêmes, le cervelet « éteint » littéralement l’activité du cortex somatosensoriel. C’est ce qu’on appelle l’atténuation sensorielle. Votre cerveau a prédit la conséquence de votre geste, et comme tout se passe exactement comme prévu, il juge l’information inutile. Il baisse le volume de la sensation à 10 %, juste assez pour confirmer le contact, mais pas assez pour déclencher l’alerte « chatouille ».
À l’inverse, si quelqu’un d’autre vous touche, votre cerveau n’a pas envoyé l’ordre moteur. Il n’a pas de « copie d’efférence ». Il ne peut pas prédire l’angle, la vitesse ou la pression exacts. L’élément de surprise est total. Le cortex s’allume alors comme un sapin de Noël : « Alerte ! Contact non autorisé sur zone sensible ! ». C’est cette panique sensorielle qui se traduit par le rire nerveux et le mouvement de recul.
Crédit : vchal/istock
Une question de survie
Mais pourquoi l’évolution s’est-elle embêtée à créer un système aussi complexe ? Pourquoi ne pas tout ressentir à 100 % ?
Imaginez un instant que ce filtre n’existe pas. Chaque fois que votre bras frotterait contre votre torse en marchant, chaque fois que votre langue toucherait votre palais, chaque fois que vos orteils se toucheraient dans vos chaussures, vous sursauteriez. Vous seriez submergé par un bruit de fond sensoriel permanent. Vous seriez chatouillé par vos propres vêtements.
Ce mécanisme de distinction entre le « Soi » et l' »Autre » est vital pour la survie. Il permet au prédateur (ou à la proie) d’ignorer ses propres mouvements pour concentrer toute son attention sur les stimuli externes : une branche qui craque, une araignée qui court sur la peau ou un ennemi qui agrippe le bras. Si vous ne pouvez pas vous chatouiller, c’est pour mieux sentir la mouche se poser sur votre cou.
L’exception qui confirme la règle
Cette théorie de la prédiction est si solide qu’elle est utilisée pour comprendre certaines pathologies. Les chercheurs ont remarqué que certaines personnes souffrant de schizophrénie avec hallucinations auditives sont, elles, capables de se chatouiller elles-mêmes.
Leur mécanisme de prédiction (la fameuse copie d’efférence) serait défaillant. Leur cerveau ne reconnaît pas toujours que le mouvement vient d’eux. De la même manière qu’ils peuvent entendre leurs propres pensées comme des voix extérieures, ils perçoivent leur propre toucher comme venant d’autrui.
Pour le commun des mortels, l’impossibilité de l’auto-chatouille est donc le signe rassurant d’un cerveau parfaitement câblé, qui sait faire la différence entre l’acteur et le spectateur.


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