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Chapitre 2 – La fabrique d'une fréquence sexuelle soi-disant idéale
Pourtant, je vois bien que l'absence de sexualité ne signifie pas mécaniquement la décrépitude de la relation. Certains couples autour de moi ont passé des périodes d'abstinence plus ou moins longues, s'aiment et sont encore ensemble. D'autres qui faisaient souvent l'amour se sont séparés. De mon côté, je suis perturbée, car j'ai construit toute ma sexualité sur l'idée qu'il fallait faire l'amour pour légitimer son couple.
Mais je vois aussi plein de bonnes raisons de ne pas le faire: les points de suture, puis le tourbillon du congé maternité qui n'a de congé que le nom, les accrochages sur la charge mentale, la reprise du travail qui me plonge dans l'épuisement des doubles journées, le tunnel des maladies attrapées à la crèche, les otites, les dents qui poussent, l'absence de désir, de temps à soi, de disponibilité. La liste est longue.
[…]
Je me demande bien comment j'en suis venue à me torturer au sujet d'une fréquence sexuelle idéale, inamovible, qui survivrait aux épreuves de la vie. L'injonction à avoir une sexualité conjugale régulière commence à être critiquée dans certains discours, mais elle n'est pas si simple à déboulonner. Si une petite voix me harcèle pour me rappeler depuis combien de temps je n'ai pas eu de rapport, c'est bien qu'il s'agit là d'une obligation tacite à laquelle je ne dois pas me dérober, sous peine de rater ma vie sexuelle.
À notre époque, plus aucun théologien ne nous dit à quelle fréquence ni dans quelle position nous accoupler. Mais d'autres supports se chargent de prendre le relais, notamment les réseaux sociaux. Des discours normatifs sur la sexualité et le couple y sont véhiculés à de très larges audiences. Même si des comptes invitent à une déconstruction des injonctions, des voix conservatrices y ont pignon sur rue. Par exemple, l'influenceur de droite aux dizaines de millions d'abonnés sur les réseaux sociaux spécialisé dans le domaine de la musculation Tibo InShape a reçu sur sa chaîne YouTube en janvier 2024 la sexologue Thérèse Hargot. Une personnalité conservatrice proche du mouvement de La Manif pour tous opposé au mariage entre personnes de même genre.
Dans cette vidéo, tous deux discutent pendant près d'une heure, installés côte à côte dans un canapé. «Quelle est la fréquence idéale de rapports sexuels dans un couple?», lui demande le créateur de contenu. Elle répond: «La réponse hypocrite, c'est de dire: “Ça dépend de chacun, c'est quelque chose qui doit se discuter dans une relation, etc.” et on a l'impression que c'est très subjectif à chacun. Moi je trouve ça super hypocrite de dire ça. Moi je pense que le grand minimum, c'est une fois par semaine.»
«Une sexologue répond à mes questions intimes!», Tibo InShape, YouTube, 12 janvier 2024.
«Dans toutes les religions, ils ont un rendez-vous minimum une fois par semaine pour pratiquer leur religion. Les musulmans, c'est le vendredi, les juifs c'est le samedi, les catholiques, c'est le dimanche. […] Parfois, t'as envie d'aller à la mosquée parce que t'es content de revoir tes amis. Parfois, t'as pas envie, mais t'y vas parce que c'est un rythme, c'est un rendez-vous», poursuit-elle, avant de dresser un parallèle avec le sport, terrain de prédilection de son interlocuteur. «Une fois par semaine, tu dirais que c'est un minimum pour faire du sport? […] Bah voilà, c'est la même chose avec le sexe. […] Si tu veux renforcer ta relation avec l'autre, que la sexualité soit un moment de connexion pour s'aimer plus et s'aimer mieux, il faut le faire souvent.»
On retrouve l'association, automatique et spontanée, entre sexe et amour. S'aimer égale faire l'amour, s'aimer beaucoup égale faire beaucoup l'amour. Que faire alors des couples très amoureux qui n'ont pas fait l'amour depuis deux ans? Et de ceux qui se sont éloignés ou qui ne peuvent plus s'encadrer, mais continuent d'avoir une sexualité? Que faire de ceux et surtout de celles qui se forcent pour répondre à une norme?
En moins de quinze jours, cette vidéo avait engrangé plus d'un million de vues. À la fin de la réponse de Thérèse Hargot, un encadré apparaît à l'image avec ce texte: «La moyenne serait de deux à trois rapports par semaine.» Je mets la vidéo sur pause et m'arrête sur ce chiffre.
Me revoilà face à cette moyenne des deux à trois rapports hebdomadaires, indicateur d'un rythme à atteindre dans un couple installé. De mon côté, après huit ans de relation et un bébé, cela fait bien longtemps que je ne tiens plus une telle cadence. De ce côté-là, je ne suis plus la première de la classe que j'ai toujours aspiré à être. Jusqu'à maintenant, je pouvais me targuer d'avoir été bonne élève en ayant accompli «ma destinée de femme» et en me conformant à peu près aux moyennes statistiques. J'ai vécu mon premier rapport sexuel à 17 ans. À 25, je me suis mise en couple avec mon compagnon actuel. À 31 ans, j'étais mariée et mère d'une enfant. Je m'en veux de penser comme cela, mais il y a quelque chose de rassurant au fait de cocher ces cases, dans une temporalité qui est valorisée d'un point de vue social. Me conformer aux normes m'a toujours semblé une position plus confortable que m'en extraire.
«Les femmes sont libres de faire ce qu'elles veulent, une fois qu'elles ont fait ce qu'elles doivent», affirme la sociologue Christine Delphy, citée dans un article sociologique sur le «désir d'enfant»1 - Charlotte Debest et Irène-Lucile Hertzog, «Désir d'enfant – devoir d'enfant», «Recherches sociologiques et anthropologiques», 48-2, 2017, 29-51. 1. Cette expression illustre l'ambivalence des désirs des femmes, pour qui il peut être difficile de distinguer leurs envies propres des attentes sociales. Le «désir d'enfant», par exemple, est une expression qui tend à masquer que vouloir des enfants n'est pas qu'une question de désir, c'est aussi une construction sociale et une norme écrasante. Les autrices de cet article parlent même d'un «devoir» d'enfanter. Cela ne veut pas dire que l'on n'a pas soi-même envie d'un enfant, mais que cette envie est modelée par la norme, qu'on le veuille ou non.
Où se situe alors le désir, quand on répond à des conventions? Si nous nous tourmentons quant à notre fréquence sexuelle, est-ce parce que nous désirons profondément faire l'amour plus souvent ou est-ce juste parce que l'on pense que c'est ce qui est attendu de nous? Je me demande qui, après vingt ans de couple, fait encore l'amour deux ou trois fois par semaine avec la même ferveur.
[…]
Il est d'ailleurs intéressant de souligner que l'on continue à associer sexualité et amour, alors que les études montrent un ralentissement de l'activité sexuelle corrélé à la longévité de la relation. Si les gens restent ensemble pendant toutes ces années, c'est peut-être qu'ils s'aiment toujours (au moins une partie d'entre eux), même s'ils font moins l'amour.
Quoi qu'il en soit, il n'est pas impossible que les enquêtes elles-mêmes soient pour quelque chose dans cet ordre de grandeur que beaucoup de personnes semblent avoir en tête: la représentation des deux ou trois coïts conjugaux hebdomadaires comme étant la norme. Comme on parlait d'environ neuf coïts mensuels dans l'enquête CSF-2006, soit un peu plus de deux par semaine, les médias, puis, plus tard, les contenus sur les réseaux sociaux se sont probablement appuyés sur ce chiffre pour établir une sorte d'idéal-type de la fréquence sexuelle conjugale.
Cette idée des deux rapports hebdomadaires a circulé dans les médias au moment de la parution de cette enquête sur la sexualité en 2006 et au-delà, puisque des articles récents font encore référence à cette moyenne2 - «Sexe: les Français ont-ils vraiment des rapports deux à trois fois par semaine?», La Dépêche du Midi, 22 avril 2022. 2. Ce chiffre semble avoir été tellement intériorisé que de nombreuses personnes s'en réclament: dans un sondage de juin 20253 - Étude Discurv pour la plateforme XLoveCam réalisée par questionnaire autoadministré en ligne en juin 2025, auprès d'un échantillon de 1.350 personnes. 3, 59% des participant·es disent souhaiter avoir des rapports sexuels deux fois par semaine.
Peut-être est-ce devenu une sorte de référence collective en dessous de laquelle on pense qu'on ne se situerait plus dans la norme statistique et donc, peut-être que l'on continue à estimer sa propre fréquence sexuelle à l'aune de ces chiffres. Même si on n'a pas lu l'étude en question, cette fréquence moyenne des rapports a été diffusée dans la presse et aussi sur Internet, par exemple dans la vidéo du youtubeur Tibo InShape avec la sexologue Thérèse Hargot.
Ces productions scientifiques ont ainsi pu contribuer à la diffusion de ce que serait une fréquence «normale» des rapports sexuels en couple. Ont-elles participé à renforcer la norme d'une sexualité conjugale régulière ou celle-ci était-elle déjà suffisamment ancrée dans les esprits pour transparaître dans les réponses des enquêtés? Ces derniers auraient-ils «surdéclaré» (ou, pour d'autres, sous-déclaré) leur sexualité réelle, par honte ou par sentiment d'anormalité? Est-ce qu'on n'aurait pas tout simplement surestimé la place de la sexualité dans la vie des gens, à tel point que certains d'entre eux n'auraient pas osé parler de leur désintérêt pour la chose, y compris dans le cadre d'une étude scientifique?
Faut-il vraiment faire l'amour «trois soirs par semaine» pour être heureux dans son couple? Nous sommes nombreux et nombreuses à avoir cette fréquence implicite en tête. Mais d'où vient cette norme? À qui profite-t-elle? Et que vaut-elle vraiment? Journaliste spécialiste des questions de sexualité, Pauline Verduzier répond à ces questions dans son essai Trois soirs par semaine, paru le 15 avril chez Grasset. Nous en publions ici des extraits, tirés du chapitre 2.






























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