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Rima Abdul-Malak : «Quand j’ai entendu les premières frappes à Beyrouth, j’ai senti mon cœur se décrocher»

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L’ancienne ministre de la Culture française, récemment établie au Liban pour y diriger le quotidien francophone L’Orient-Le Jour nous raconte son quotidien, dans un pays à nouveau en guerre, entre la nécessité de continuer à travailler, le réveil des mauvais souvenirs et la solidarité indispensable.

En décembre dernier, à Beyrouth, Rima Abdul-Malak, ancienne ministre de la culture en France, nous recevait dans son nouveau bureau, dans les environs de Beyrouth ; cette Franco-Libanaise venait en effet de retourner au Liban pour un projet d’envergure : la direction de L’Orient-Le Jour, le grand quotidien francophone libanais, qui rayonne partout dans le monde et qui, fort de ses 101 ans, a survécu à toutes les variations des guerres du pays. En écho à notre conversation de la fin de l’année dernière, nous lui avons posé quelques questions pour avoir des nouvelles de son quotidien, dans tous les sens du terme, au moment où ses journées sont mobilisées par le conflit qui a repris fin février, et la nécessité pour la rédaction de couvrir en permanence la violence qui se déroule autour d’elle, voire en bas ou en face de chez elle.

Madame Figaro.- Tout d’abord, comment allez-vous?
Rima Abdul-Malak.- Après cinq jours d’angoisse et de nuits sans sommeil, difficile de répondre que ça va bien.

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Comment vivez-vous cette guerre au quotidien ? Quelles mesures prenez-vous pour votre sécurité ? Et comment la rédaction de L’Orient-le Jour réagit-elle face à ce nouveau conflit ?
À titre personnel, j’ai dû quitter mon appartement, situé dans un quartier trop proche de la banlieue sud, qui est constamment bombardée par Israël. Quand j’ai entendu les premières frappes dans la nuit de dimanche à lundi, j’ai senti mon cœur se décrocher et j’ai cru devenir sourde tellement le son était violent. Mais je suis heureusement en sécurité, ce qui n’est pas le cas de milliers de familles dans les zones ciblées par l’armée israélienne. À L’Orient-Le Jour, nous avons mis en place divers protocoles de sécurité pour chaque déplacement de journaliste, comme pour notre bâtiment. Mais la guerre reste imprévisible, le risque zéro n’existe pas. La rédaction est mobilisée comme jamais, nos correspondants dans les différentes villes du Liban aussi. Sur le terrain, ils connaissent chaque parcelle du pays. Et tous redoublent de vigilance pour vérifier les informations qui leur arrivent. Dans un moment où les manipulations, notamment par l’IA, sont très faciles, nous devons être encore plus rigoureux pour assurer la fiabilité de l’information.

Qu’y a-t-il de plus difficile à vivre dans cette situation ? À quoi êtes-vous la plus sensible ?
Le plus difficile, c’est l’incertitude permanente. À chaque fois qu’on programme quelque chose, on se retrouve à devoir annuler ou reporter ou changer ce qui était prévu. C’est impossible de se projeter. Or, on ne peut pas rester englués, bloqués dans la gestion de crise du présent. L’Orient-Le Jour a survécu à tellement de tragédies tout au long de ces 101 années d’existence. Il est hors de question qu’on disparaisse maintenant. Au contraire, notre voix si unique, si indépendante, doit être entendue encore plus fort dans les années, et les décennies, qui viennent.

Le conflit, avec ses bruits et ses confusions, ravive-t-il des souvenirs ? Comment les vivez-vous ?
La guerre est ancrée dans ma chair puisqu’elle a marqué les dix premières années de ma vie. Je retrouve les bruits, la chape de plomb de la peur, les pénuries ou risques de pénuries, les écoles fermées, les trois heures d’attente aux stations-service, les déplacés qui dorment dans des abris de fortune. Ce qui me bouleverse le plus, ce sont les yeux des enfants qui ont fui leur village en catastrophe avec leurs familles. La terreur, l’incompréhension et la colère ont écrasé leur innocence. L’histoire se répète avec la même violence. Quand allons-nous sortir de ce cercle vicieux interminable ? Quand ?

Quels sont les éléments, petits ou grands, de votre routine quotidienne qui ont changé ?
Le mot «routine» ne correspond en rien à la vie au Liban ! On doit constamment s’adapter, trouver des solutions ingénieuses à mille difficultés, inventer des nouveaux modes de solidarité. C’était déjà le cas avant le déclenchement de cette guerre. La routine ici, c’est l’agilité et le système D.

On pense en permanence aux enfants. Qu’est-ce qu’on va laisser aux nouvelles générations ?

Quand on traverse un tel moment, qu’est-ce qui fait le plus peur ? À quoi pense-t-on en permanence ?
Aux enfants. Qu’est-ce qu’on va laisser aux nouvelles générations ? Cette question m’obsède en permanence.

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Qu’est-ce qui passe en priorité et qu’est-ce que l’on met de côté ?
C’est le sommeil qui trinque, or dormir est vital pour reprendre des forces.

Comment la vie dans la ville est-elle modifiée ?
Je vous donne un exemple : hier, nous avons reçu un ordre d’évacuation massif de la part de l’armée israélienne concernant plusieurs quartiers, dont la totalité de la banlieue sud. Ça a créé des embouteillages monstrueux car tout le monde cherchait à fuir et les routes ont vite été saturées. Tout le monde a dû bousculer sa vie, l’angoisse au ventre. Les bombardements ont commencé autour de 22 heures.

Quel est l’impact de l’évacuation des populations du Sud qui remontent vers le nord du pays ?
Environ 60.000 personnes ont été déplacées du Sud vers d’autres zones du pays. L’impact est multiple : saturation des routes, des réseaux d’eau et d’électricité, abandon des terres agricoles, crise du logement, crise humanitaire… Sans parler de tous les traumatismes psychologiques.

En décembre dernier, vous nous confiiez la grande solidarité qui lie les Libanais, et que vous découvriez en vous réinstallant dans le pays. Qu’en est-il en période de guerre ?
Cette solidarité est encore plus forte. De nombreuses associations se mobilisent pour venir en aide aux familles déplacées par exemple. J’ai aussi reçu de nombreux messages de Libanais de la diaspora qui veulent se rendre utiles, en soutenant certaines associations sur le terrain ou en nous soutenant, nous, comme média indépendant.

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L’Orient-Le Jour nous donne des nouvelles en permanence, comment préservez-vous votre énergie ?
Ce sont les journalistes nos véritables héros. Ils travaillent jour et nuit pour informer du mieux possible tous ceux qui cherchent à comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient. Leurs reportages, leurs analyses, leurs décryptages nous aident à donner du sens à ce chaos. Passez une heure dans notre rédaction et vous aurez de l’énergie pour dix ans !

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Vous étiez ministre de la culture en France : l’Élysée ou Matignon prennent-ils de vos nouvelles ?
Oui bien sûr, certains ministres et députés aussi.

Ce matin, je lisais le poème Demain de Robert Desnos qui se termine par « Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore / Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent »

Nous connaissons votre appétit pour la poésie : vous aide-t-elle ? Et quels poètes orientaux recommandez-vous ces jours-ci pour celles et ceux qui auraient envie d’en lire ?
Oui, la poésie est un fil que j’essaie de ne jamais lâcher. Ce matin, je lisais le poème Demain de Robert Desnos qui se termine par «Si nous ne dormons pas c’est pour guetter l’aurore / Qui prouvera qu’enfin nous vivons au présent». En quelques mots, ce poème m’a donné de l’élan pour la journée. Sinon, le recueil de poésie qui m’accompagne partout en ce moment c’est Zaatar de la poétesse libano-grecque Sofia Karampali Farhat, publiée aux Éditions Bruno Doucey. Elle a vécu les 18 premières années de sa vie au Sud-Liban avant de s’installer en France. Elle fait partie d’une nouvelle génération de poètes qui dessinent un pont magnifique entre le Liban et la France. Chacun de ses poèmes éclate comme une bulle où la colère et la douceur se mélangent. «Je suis née sous les bombes / Je mourrai sous les mots / Qu’il pleuve sur moi des torrents infinis / Je me redresserai / Mouillerai mes cheveux / Et danserai encore.»

Que peut-on espérer pour les jours qui viennent ? L’optimisme est-il un sentiment obligatoire ?
C’est difficile d’exiger de l’optimisme en temps de guerre. La peur, la colère, l’épuisement, la désillusion, sont des émotions légitimes. On souhaite bien sûr que les bombardements israéliens s’arrêtent, que l’État tienne tête au Hezbollah pour qu’il rende ses armes, que la communauté internationale nous soutienne, que les déplacés puissent rentrer chez eux, que leurs maisons soient reconstruites, que la vie puisse reprendre. Et je n’ose pas employer le mot «paix» car je ne sais pas si j’y crois encore.

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