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Retenir son souffle en prison

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Le Devoir Enquête

Pour cette série, Le Devoir vous fait entrer dans les coulisses de grands reportages de ses journalistes en 2025. À l’automne, Stéphanie Vallet a profité d’un rare accès derrière les barreaux pour y documenter le « trou noir » dans lequel des détenus aux prises avec des troubles de santé mentale se retrouvent.

L’été dernier, tout le Québec était en haleine pendant que les policiers cherchaient une fillette de trois ans abandonnée sur le bord d’une autoroute par sa mère. Notre salle de rédaction n’y faisait pas exception. Je supervisais alors le travail de notre stagiaire Sarah Collardey, plongée dans le grand bain deux semaines à peine après son arrivée, envoyée sur le terrain pour couvrir (avec brio) le drame. Soupir de soulagement : la fillette a été retrouvée après trois jours et trois nuits dans un champ en Ontario. Persuadée que sa fille était possédée par un ex-collègue qui l’avait transformée en démon, la mère, dont l’identité était protégée par une ordonnance de non-publication, a été arrêtée le 16 juin, mais n’a été reconnue non criminellement responsable pour cause de troubles mentaux que trois mois plus tard. Le juge l’a envoyée à l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel pour qu’elle puisse y être soignée.

Cette histoire m’a fait réfléchir sur le sort des détenus ayant commis un délit qui sont placés dans une prison provinciale en attente de leur procès, parfois pendant plus d’un an, et qui souffrent de graves troubles de santé mentale. Quels genres de soins reçoivent-ils ? La prison est-elle vraiment faite pour accueillir ce genre de détenus ?

Mon collègue Félix Deschênes et moi avons commencé à fouiller pour obtenir des réponses. Nous avons analysé 246 dossiers du coroner produits depuis 2014 concernant des personnes détenues en sol québécois, dans les établissements tant provinciaux que fédéraux. Leur analyse nous a permis de cibler des histoires significatives en matière de santé mentale, comme celle d’un détenu en plein épisode de « désorganisation psychologique » sous surveillance étroite qui a été retrouvé sans vie, n’ayant jamais consulté de psychiatre. Cela nous a également permis de recenser les principales failles du système mises en lumière par les coroners.

Nous avons également épluché un bon nombre d’études universitaires sur la question. Et leurs constats sont clairs : les troubles comme la bipolarité et la schizophrénie sont en moyenne cinq fois plus présents dans la population carcérale que dans la communauté. Face à cette surreprésentation, nous avons contacté Santé Québec pour dresser un état des lieux des professionnels qui y prodiguent des soins de santé physique et mentale. Les relationnistes de presse nous ont fourni un tableau, mais celui-ci ne semblait pas correspondre à la réalité sur le terrain. À Sorel, par exemple, le tableau indiquait la présence de trois psychiatres, alors que la prison n’en compte aucun entre ses murs. Nous avons donc effectué les vérifications auprès de chaque centre intégré de santé et de services sociaux qui ont sur leur territoire un centre de détention pour avoir un portrait juste de la situation.

Au final, dans plus de 60 % des prisons, aucun psychiatre ne fait de visites pour soigner les détenus.

Au cœur de la prison

L’établissement de détention de Montréal, mieux connu sous le nom de « Bordeaux », fait partie des prisons qui offrent deux jours et demi de consultations avec un psychiatre chaque semaine. J’ai eu un rare accès pour suivre le Dr Mathieu Dufour, psychiatre légiste de l’Institut Pinel dans son travail auprès des détenus, et ainsi mieux comprendre les besoins en matière de soins de santé mentale.

À notre arrivée à Bordeaux, mon collègue vidéaste Guillaume Levasseur et moi sommes directement escortés par deux agents correctionnels à l’aile des soins médicaux pour prendre place dans un des petits bureaux où se déroulent les consultations.

Les détenus sont amenés tour à tour par les agents correctionnels. À la vue de notre présence, tous se figent. Aucun n’acceptera de nous parler face caméra, mais nous pourrons assister à leur rencontre avec le Dr Dufour. J’essaie de me faire toute petite pour ne pas perturber ce moment de vulnérabilité des détenus venus se confier sur leur état mental. En moins d’une heure et demie, le psychiatre rencontre cinq patients souffrant de sérieux troubles de santé mentale. Tout d’abord, un détenu bipolaire en pleine phase maniaque et qui n’a pas été suivi par un psychiatre depuis près de dix ans. Le psychiatre enchaîne avec deux patients schizophrènes et épaule un homme souffrant d’un trouble anxieux généralisé et d’une dépression sévère.

Puis, le Dr Dufour doit rencontrer deux détenus placés en isolement. Je suis autorisée à l’accompagner, sans caméra. Il faut traverser la prison et se rendre jusqu’au dôme, cœur de l’établissement à l’architecture singulière, où convergent six ailes distinctes. Au passage, je jette un regard furtif dans une des ailes où les détenus vaquent à leurs occupations. Je dois avouer que je ne suis pas très rassurée. J’oublie de respirer tout le long de notre déplacement vers l’aile où se trouvent quatre cellules d’isolement pour les patients à l’état mental perturbé jugés trop dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui.

À notre arrivée, l’odeur est saisissante. Le détenu qui souffre de schizophrénie sévère est en crise et il a répandu ses selles sur les murs de sa cellule. Son discours est décousu, et le psychiatre peine à entrer en communication avec lui. La scène est impressionnante, et il est difficile de ne pas se questionner sur la capacité de prise en charge de détenus souffrant de tels troubles de santé mentale au sein en prison. « Quand quelqu’un est dans un épisode de psychose aiguë et qu’il doit être en isolement parce qu’il est trop dangereux pour lui ou qu’il est trop désorganisé pour fonctionner, il devrait être dans un hôpital », me lance le Dr Dufour.

Presque comme à l’hôpital

Les prisons fédérales ont tenté de répondre aux besoins de cette clientèle en créant cinq centres régionaux de traitement, qui fonctionnent un peu à la manière d’un hôpital psychiatrique au cœur de la prison. Intriguée par ce modèle, j’ai demandé à visiter celui de Sainte-Anne-des-Plaines, dans les Laurentides.

La directrice de l’établissement m’accueille avant de m’escorter, seule, le temps d’une visite de l’aile qui accueille 120 détenus qui doivent recevoir des soins de santé mentale en continu.

Tous les détenus vaquent à leurs occupations, dans le calme. On remarque à peine la présence des agents correctionnels dans les couloirs. Et pour cause : la plupart d’entre eux sont dans une salle remplie de moniteurs de caméras pour surveiller à distance les allées et venues. Certains détenus s’affairent dans la zone de la cafétéria. Un peu plus loin, on trouve la pharmacie, où ils sont responsables de se procurer leurs médicaments.

Devant les multiples salles vitrées, les détenus attendent leur tour pour y voir l’un des psychiatres, ergothérapeutes, psychologues et autres professionnels avec qui ils ont rendez-vous. Bien qu’il ait autant besoin de rénovations que Bordeaux, le Centre régional de santé mentale de Sainte-Anne-des-Plaines offre pour sa part une panoplie de services en lien avec la santé mentale. Le contraste entre les deux prisons pourrait difficilement être plus frappant.

Quelques semaines plus tard, la veille de la publication de notre enquête, l’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger, a fait une sortie publique très critique à l’endroit des Centres de traitements fédéraux et a annoncé sa démission, deux ans avant la fin de son mandat. Pour lui, il était incompréhensible qu’on ne transfère pas une personne qui a des troubles psychiatriques aigus dans un hôpital. Il a décrit les centres régionaux de traitement comme des « entrepôts » désuets à personnes souffrant de maladie mentale. On n’ose imaginer sa réaction s’il devait enquêter dans les prisons provinciales du Québec…

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