Sur l’étiquette, c’est juste trois caractères : E120. Une lettre, trois chiffres. Rien qui ne laisse imaginer que derrière ce code se cache un insecte broyé. L’acide carminique, plus connu sous le nom de carmin ou E120, est un colorant naturel extrait d’insectes, les cochenilles, de couleur rouge, utilisé dans de très nombreux aliments de couleur rouge, orange ou rose. C’est l’histoire que raconte l’étiquette du saucisson, du yaourt fraise et du Campari. Une histoire vieille de plusieurs siècles, ignorée de la plupart d’entre nous.
À retenir
- 70 000 insectes écrasés pour produire un seul kilo de colorant rouge : voilà ce que représente réellement l’E120
- Autorisé mais absent des produits bio, ce colorant d’origine animale pose problème aux végétariens et allergiques sans qu’ils le sachent
- Le Campari échappe à l’obligation d’afficher l’E120 sur sa bouteille : une faille légale que peu de consommateurs connaissent
Sommaire
- 70 000 insectes pour un kilo de rouge
- Autorisé, encadré, mais pas anodin pour tout le monde
- Le piège du « naturel » et la question des régimes
70 000 insectes pour un kilo de rouge
La cochenille désigne un insecte de la famille des coccidés, dont une espèce mexicaine, écrasée, fournit une teinture rouge. Concrètement, ces petits insectes vivent sur des cactus d’Amérique du Sud et Centrale. Pour obtenir l’E120, ils sont récoltés, séchés et broyés, puis le pigment est extrait et transformé en poudre ou en liquide. Résultat spectaculaire : les cochenilles femelles sont récoltées, séchées puis broyées pour extraire l’acide carminique. Ce pigment, concentré dans le corps de l’insecte, nécessite environ 70 000 cochenilles pour produire un seul kilogramme de colorant. Cette production intensive explique à la fois son coût élevé et son statut privilégié dans l’industrie : peu d’alternatives naturelles offrent un rouge aussi intense et stable.
70 000 individus par kilo. Pour donner une échelle : un pot de yaourt fraise en contient quelques fractions de milligramme, mais le volume total produit chaque année dans le monde se chiffre en centaines de tonnes. Cet insecte vit sur des cactus de la variété Opuntia, surtout cultivé en Amérique latine ; le Pérou en est le premier producteur mondial, assurant 80% de la production mondiale. Ce que les conquistadors espagnols avaient rapporté d’Amérique comme un trésor commercial pour teindre les étoffes royales, l’industrie agroalimentaire du XXIe siècle en a fait un additif discret, glissé entre deux ingrédients sur une liste en corps 8.
Les carmins sont utilisés dans beaucoup de bonbons (comme les fraises Tagada), les charcuteries (saucisses de type Knacki, saucissons, merguez…), pour colorer la croûte rouge ou orange de certains fromages, dans le tarama, des yaourts et boissons aux fruits. Et le Campari ? Campari doit sa couleur rouge au pigment de la cochenille. La recette contiendrait plus de 80 ingrédients et est gardée secrète, mais a changé plusieurs fois au fil des décennies. Les ingrédients bien connus comprennent la quinine, les herbes amères, la rhubarbe, la grenade, les épices, le ginseng et le zeste d’orange. Le rouge carmin, lui, n’a jamais fait partie des secrets : il a toujours été là.
Autorisé, encadré, mais pas anodin pour tout le monde
Le code E120 désigne dans l’Union européenne le colorant alimentaire rouge basé sur l’acide carminique et le carmin, autorisé pour la liste restrictive de produits alimentaires qu’indique le Codex Alimentarius. L’E120 est autorisé dans l’UE avec étiquetage obligatoire : la directive de 2008 impose la mention « Acide carminique » ou « E120 » sur les emballages pour informer les consommateurs.
Les études de toxicité avaient conclu à une dose journalière admissible de 5 mg par jour et par kilo de masse corporelle. L’Autorité européenne de sécurité des aliments a effectué une nouvelle évaluation, publiée en 2015. Elle n’a trouvé aucune toxicité de l’acide carminique, ce qui lui vaut un billet vert côté cancérogénicité. Non toxique, l’additif acide carminique est autorisé dans l’alimentation, mais il exclut du label Bio les produits qui en contiennent. Un détail qui mérite attention : acheter « bio » ne vous protège pas forcément de tout, mais l’E120 en est absent.
Là où les choses se compliquent, c’est du côté allergique. Il existe des risques d’allergie chez les personnes qui sont intolérantes aux carmins. L’allergène est une protéine présente dans l’hémoglobine de la cochenille. Ces anticorps sont à l’origine de réactions de type urticaire, œdème, choc anaphylactique. L’E120 (cochenille) peut provoquer des réactions croisées chez les allergiques à l’aspirine. Ce n’est pas massif dans la population, mais pour les personnes concernées, une fraise Tagada peut déclencher une réaction sévère. Sans qu’elles sachent jamais pourquoi.
Le piège du « naturel » et la question des régimes
C’est là le paradoxe central de l’E120. Ironiquement, la cochenille bénéficie d’une image plus positive que les colorants synthétiques, alors qu’elle soulève des questions éthiques absentes chez ces derniers. Ce paradoxe révèle notre relation ambiguë avec le « naturel » : nous le valorisons instinctivement, mais sans toujours questionner ce que ce terme recouvre vraiment. L’industrie alimentaire a compris cette psychologie consommateur depuis longtemps : écrire « colorant naturel » sur un emballage, c’est rassurer. Que ce colorant soit extrait de 70 000 cadavres d’insectes, personne ne le précise spontanément.
L’E120 est d’origine animale. Cela signifie qu’il n’est pas adapté aux personnes suivant un régime végétalien ou végétarien strict. Conséquence directe : un végétarien qui mange un saucisson de supermarché ou commande un Campari Orange en terrasse consomme, à son insu, un produit animal. Le statut halal est débattu selon les écoles islamiques. Certaines acceptent les insectes, d’autres refusent. L’E120 est incompatible avec les régimes végétariens et végétaliens en raison de son origine animale (insectes).
La transparence sur étiquette existe donc, officiellement. Dans la réalité, les personnes souhaitant éviter cet additif se méfieront particulièrement des spiritueux, qui ne sont pas contraints d’étiqueter les additifs ajoutés, en vertu d’une dérogation légale. Le Campari, donc, n’a pas l’obligation d’afficher l’E120 sur sa bouteille dans tous les contextes de vente. Ce que votre sœur a trouvé sur l’étiquette du saucisson, elle ne l’aurait peut-être pas trouvé sur le Campari.
Ce que la science surveille aujourd’hui, c’est moins la molécule elle-même que la pureté de l’additif commercialisé. La DGCCRF a détecté, dans presque un cinquième des échantillons analysés, la présence d’acide 4-amino-carminique, non autorisé en Europe, à des doses qui ne remettent cependant pas en cause la sécurité alimentaire. le produit réel diffère parfois du produit théorique, ce qui n’est pas une alarme, mais un rappel que « naturel » ne veut pas dire « brut de décoffrage » : l’E120 passe lui aussi par des procédés industriels, et leur maîtrise n’est pas toujours parfaite. L’étiquette dit E120. Ce qu’elle ne dit pas, c’est que la chimie de l’insecte est, elle aussi, plus complexe qu’une simple poudre rouge.
Sources : biorganic.blog | additif-alimentaire.info


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