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"Pour revenir à des prix bas au niveau énergie, il faudra attendre 2028"

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Laurent Jacquet est directeur des marchés à la Creg, le régulateur fédéral du secteur de l'énergie. Il est l'un des trois directeurs de département de l'institution, sous la présidence du socialiste flamand Koen Locquet.

Ingénieur industriel de formation, Laurent Jacquet est aussi titulaire d'un master en gestion de l'UCLouvain et d'un master de l'école des mines de Paris.

Au début de sa carrière, il a travaillé au sein du cabinet de Jean-Pol Poncelet (PSC, devenu Les Engagés), qui était ministre de la Défense et de l'Énergie au sein du gouvernement Dehaene II.

Cela fait un moment que cet Ardennais d'origine, installé en Brabant wallon depuis vingt ans, est en contact avec le monde l'énergie. Il a ainsi été secrétaire de la commission AMPERE, "chargée de formuler des recommandations et des propositions sur la production d'électricité en Belgique au XXIe siècle". Cette commission, composée de 16 professeurs d'université et membres d'instituts de recherche, a rendu son rapport dans le courant de l'année 2000.

Le Qatar ne fournira plus de gaz à quatre pays, la Belgique en fait partie

En 2000, Laurent Jacquet est aussi entré à la Creg, avant d'en devenir porte-parole en 2008. En 2013, il est devenu directeur des prix du régulateur fédéral. Fait notable, il a ensuite pu conserver un poste de directeur alors que Les Engagés n'étaient plus un parti qui compte. Laurent Jacquet est ainsi devenu directeur des marchés de la Creg en 2023.

La guerre au Moyen-Orient a de nouveau placé la Creg au-devant de la scène. Ce mardi, son président et ses trois directeurs ont participé à une audition très suivie de la commission énergie de la Chambre. Dans la foulée, Laurent Jacquet nous a accordé une interview.

Pouvez-vous comparer la crise énergétique actuelle à celle de 2022-2023 ?

En 2022, la situation était grave au niveau de notre approvisionnement en gaz. À l'époque, l'Europe était principalement approvisionnée par des flux de gaz venant de l'est. Quand les livraisons russes ont fortement diminué, il a fallu les compenser par des flux venant de l'ouest. C'est ce qui explique pourquoi le prix du gaz a atteint 340 euros par MWh. Il fallait attirer, à tout prix, des cargaisons de gaz naturel liquéfié (GNL) vers les ports européens. À l'époque, il y avait vraiment un problème d'approvisionnement en gaz. Cela a ensuite contaminé les prix de l'électricité, qui sont montés jusqu'à 600 euros par MWh. En outre, en France, une partie significative du parc nucléaire était à l'arrêt et cela représentait aussi une menace pour la sécurité d'approvisionnement en électricité.

"Nous ne pourrons pas combler le volume perdu" : le GNL américain sous pression

Actuellement, il n'y a pas de risque de pénurie de gaz en Belgique ?

Ces six derniers mois, le gaz qatari n'a représenté que 7 % de l'approvisionnement en GNL du terminal de Zeebruges. Le GNL vient d'abord des États-Unis, puis de Russie, puis du Qatar et le solde du Nigeria. En outre, le GNL ne représente que 30 % du gaz importé en Belgique. Les 70 % restants viennent par gazoducs de Norvège, du Royaume-Uni et de la France. La perte du Qatar, soit 7 % de 30 % de notre approvisionnement, a donc un impact nettement moins grand que la perte du gaz russe en 2022. On n'est plus du tout dans la même situation problématique.

C'est ce qui explique cette réaction moins forte sur le marché européen du gaz ?

Oui, on est à 50, 60 ou 70 euros par MWh, en fonction des déclarations de Donald Trump. En outre, le printemps et l'été ne représentent que 25 % de la consommation annuelle de gaz.

Si le détroit d'Ormuz restait fermé longtemps, pourrait-on voir les prix monter aussi fort qu'en 2022 ?

Il faudrait des éléments supplémentaires majeurs, au niveau de l'approvisionnement en gaz, pour revenir à la situation de 2022. Néanmoins, il faudra surveiller où se dirigent les navires de GNL dans les prochaines semaines. Vont-ils tous aller vers l'Asie ou certains vont-ils se diriger vers l'Europe ? En tout cas, pour le moment, les prix sont plus élevés sur le marché asiatique qu'en Europe, ce qui incite les méthaniers à rejoindre ce marché. Il faudra aussi voir comment le remplissage des stocks européens de gaz se déroule.

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"Il est clair que ce sont avant tout les producteurs de gaz, établis dans des pays comme la Norvège, les États-Unis ou la Russie, qui sont les premiers bénéficiaires de la hausse des prix"

Mais si Ormuz reste fermé et que les prix du gaz restent aux niveaux actuels, ce serait quand même problématique…

L'évolution des prix du gaz dépendra de la durée et de l'amplitude de la guerre. Si elle se prolonge vers l'été et au-delà, il y aura un impact sur les prix. Il y a d'ailleurs eu un basculement le 19 mars lorsque la plus grande usine d'exportation de GNL au monde, située au Qatar, a été atteinte par des tirs iraniens. Avant cette date, les marchés envisageaient une baisse des prix du gaz pour début 2027. Depuis le 19 mars, le marché prévoit plutôt un retour à la normale pour la mi-2027. Et pour revenir à des prix bas, il faudrait attendre 2028. À ce moment-là, des nouvelles usines d'exportation de GNL seront mises en service aux États-Unis.

Attaques des sites gaziers qataris, quel impact Zeebruges ? "C'est surtout l'Allemagne qui doit s'en préoccuper"

Certains fournisseurs de gaz, qui s'approvisionnent via des contrats à long terme, ne font-ils pas des surprofits en revendant ce gaz à un prix nettement plus élevé que le prix d'achat ?

En Europe, 60 % de l'approvisionnement gazier, que ce soit le GNL et ou le gaz importé par gazoducs, est lié à des contrats à court terme, indexés sur le marché TTF (NdlR : un marché dont le prix a fortement augmenté). Les 40 % restants sont soumis à des contrats à long terme. Mais, même ces contrats à long terme, peuvent avoir un prix d'achat indexé sur le marché TTF, ce qui limite le risque de surprofits. Malheureusement, nous n'avons pas accès à ces contrats d'importation de gaz parce qu'ils sont détenus par des sociétés, comme Engie ou TotalEnergies, qui ont leur siège principal hors de Belgique.

A priori, ce sont les producteurs de gaz qui profitent le plus de la situation, pas les fournisseurs ?

Il est clair que ce sont avant tout les producteurs de gaz, établis dans des pays comme la Norvège, les États-Unis ou la Russie, qui sont les premiers bénéficiaires de la hausse des prix. Ce sont surtout des sociétés étatiques mais il y a aussi des acteurs privés (NdlR : par exemple Cheniere aux États-Unis).

Au niveau des producteurs d'électricité, des surprofits sont-ils possibles ?

Lors de la crise de 2022-2023, nous avons identifié des surprofits de 1,3 milliard d'euros de la part des électriciens belges. Mais ce montant était principalement lié à la production nucléaire. Aujourd'hui, le système prévoit que l'État capte automatiquement les profits des deux réacteurs nucléaires prolongés, au-delà d'un prix de vente de l'électricité d'environ 90 euros par MWh. Il n'y a donc plus de surprofits possibles.

Qu'en est-il des énergies renouvelables ?

En ce qui concerne les derniers parcs éoliens mis en service en mer du Nord, il n'y a pas de souci : l'État capte automatiquement les éventuels surprofits. Au niveau des anciens parcs, il faudra voir, en 2027, à quel prix ils ont vendu leur électricité. Mais, au vu des prix actuels, ils ne font a priori pas de surprofits. C'est la même chose pour les éoliennes terrestres et les grands parcs photovoltaïques : on verra plus tard ce qu'il y a éventuellement à capter comme surprofits. Mais on n'est plus du tout dans les hauteurs de prix de 2022, lorsqu'on était monté à 600 euros par MWh.

Factures de gaz et d'électricité : le consommateur risque d'être induit en erreur

"Les contrats fixes sont plus intéressants que les variables"

Quel est l'impact concret de la crise sur la facture des consommateurs ?

Entre le 1er et le 23 mars, la guerre au Moyen-Orient a représenté un surcoût sur la facture de 38 euros pour le gaz et de 7 euros pour l'électricité. Uniquement pour les contrats variables. Toutefois, la crise n'est pas finie et ce montant va augmenter. Mais il n'est pas évident de dire dans quelles proportions.

À condition que le fournisseur n'ait pas augmenté ses prix, comme Mega, Octa+ et Bolt, est-il certain qu'un fixe, signé au mois de mars, est plus avantageux qu'un variable ?

Le 19 mars, les contrats fixes de gaz et d'électricité étaient plus avantageux que les contrats variables. Et c'était encore le cas le 23 mars. Cela signifie que les 20 % habituels de surcoût du fixe, par rapport au variable, sont actuellement compensés. Mais attention, il s'agit d'une photo à un moment donné. Pour que ce calcul reste pertinent, il faudrait que les prix actuels se maintiennent. Or il n'est pas exclu que, dans deux mois, la situation se détende et que ce calcul ne soit plus valable.

En cas de retour à la normale, est-il toujours possible de remplacer son fixe par un variable ?

Tout à fait, c'est possible. Mais il faut quand même surveiller le montant de la redevance forfaitaire de son contrat. Si un consommateur résilie son contrat fixe par la suite, il risque de perdre une partie de cette redevance forfaitaire. En effet, la loi n'encadre pas la manière dont les fournisseurs doivent facturer la redevance forfaitaire des contrats fixes. Le consommateur doit aussi faire attention au fait que les comparateurs n'ont pas encore été mis à jour : les contrats variables y apparaissent donc toujours comme plus intéressants que les contrats fixes.

Donc, un contrat fixe est actuellement plus intéressant qu'un variable à condition que la redevance forfaitaire ne soit pas trop élevée…

Oui, on peut dire cela.

C'est encore possible de signer un contrat fixe d'ici la fin du mois de mars ?

Environ 90 % du marché, soit Engie, Luminus et TotalEnergies, n'a pas encore annoncé de restriction sur ces contrats.

Affluence record chez les fournisseurs d'énergie avant la hausse des tarifs début avril

En Belgique, les prix de gros de l'électricité sont plus bas qu'aux Pays-Bas, en Allemagne ou en Autriche. Il n'y a que la France qui est moins chère. Comment expliquer cela ?

La France bénéficie clairement de son parc nucléaire, qui produit beaucoup, et de la production renouvelable. Et comme les capacités d'exportation de la France vers l'Allemagne sont limitées, l'Allemagne profite moins de cette proximité. La Belgique, elle, tire parti des capacités d'interconnexion avec la France qui sont suffisantes. Les prix de gros de l'électricité ne sont donc pas beaucoup plus élevés en Belgique que dans l'Hexagone, grâce aux interconnexions entre les deux pays.

Quel sera l'impact de cette crise sur les industriels qui consomment beaucoup d'électricité ?

L'impact de la crise, pour les industriels, n'est pas immédiat. En cours d'année, ils peuvent fixer leur prix pour l'année suivante. Il faudra voir à quel moment de l'année 2026 ils ont fixé leurs prix pour 2027. Pour les industriels, l'impact se fera donc sentir dans les prochains mois voire années.

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