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Pour les auteurs et autrices de Grasset, fuir pour ne pas se trahir

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Si j'avais été un auteur publié par Grasset, très certainement aurais-je signé la lettre qui dénonce le renvoi d'Olivier Nora. Par simple fidélité et comme témoignage d'amitié. Même si les relations entre un auteur et son éditeur ne sont pas toujours roses, elles sont de celles dont on ne se défait pas facilement. Au fil des livres, il s'établit entre les deux une sorte de respect, où chacun apparaît comme le miroir de l'autre. Il peut y avoir des désaccords, des engueulades, des différends, mais avec un peu de tact et beaucoup de diplomatie, ils finissent presque toujours par être surmontés.

C'est un étrange couple que forment ces deux-là. L'un vit pour la littérature, l'autre à travers elle. S'ils ne s'aiment pas forcément, du moins ils se respectent suffisamment pour lier leurs forces, le temps d'un manuscrit. Ils ne sont pas rivaux mais complémentaires. À l'éditeur, l'écrivain donne son manuscrit à lire comme un prétendant demande la main de son partenaire, déjà prêt à s'enfuir si jamais l'offre est rejetée. Fort heureusement, il existe plus de mariages que de divorces et quand ces derniers arrivent, ils sont si douloureux que leur simple évocation, bien des années après, continue de blesser.

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Leurs relations sont rarement simples. L'auteur nourrit pour son manuscrit des sentiments qui sont ceux de l'amour, là où l'éditeur le considère comme un simple essai à transformer. On bataille autour d'une phrase, on se défie pour conserver ou enlever un paragraphe, on déplore la suffisance de l'un, l'aveuglement de l'autre, on dénonce ici son entêtement, là son sentimentalisme, on négocie ferme, une page après l'autre. Mais quand le livre paraît, on oublie toutes ces joutes et on se quitte sinon bons amis, du moins ravis du travail accompli.

L'éditeur est un accoucheur de textes qui a comme parents, le seul auteur. La confiance qui les lie est celle de la future mère avec sa sage-femme, les deux travaillant de concert pour donner naissance à un enfant assez robuste pour survivre aux agressions du monde extérieur. Mais l'éditeur est aussi la mère nourricière, le grand argentier avec qui il faut négocier pour tirer de quoi se nourrir, trois fois rien dans la majorité des cas, mais d'un rien qui a la valeur symbolique d'un saint sacrement.

Dès lors, on comprend mieux l'émoi des auteurs et autrices lié·es à Olivier Nora. Non seulement, on leur ravit leur père putatif, mais on leur impose la présence d'un nouveau qui se situe aux antipodes de leur pensée politique, de leur conception de la vie. Être publié dans une maison d'édition dont le propriétaire partage nombre de points communs avec l'extrême droite était déjà une épreuve. Elle devient un enfer à partir du moment où celui chargé de représenter les valeurs humanistes de ses auteurs est prié de quitter le navire.

Vincent Bolloré a parfaitement le droit de nommer qui il veut à la tête de ses entreprises; c'est même son droit absolu. Grasset a beau appartenir au patrimoine littéraire français, cet héritage ne le préserve en rien des lois du marché. Pour les auteurs, c'est une autre paire de manches. On leur demande de se convertir à une nouvelle religion avec laquelle ils n'ont aucune affinité. Autant leur demander de se renier eux-mêmes.

Si Vincent Bolloré n'est pas le diable, il incarne malgré tout la vision d'un monde où l'amour du prochain s'arrête là où commence la diversité des origines; ce vieux monde chrétien qui, pétri dans ses antiques certitudes, n'a jamais accepté la pluralité des opinions ou la vision d'une société riche de ses diversités. Il rêve d'un monde qui n'existe plus, d'une race blanche versée dans un catholicisme aigri, où la parole christique apparaît sous les atours d'une piété réservée aux seuls membres capables de prouver la parfaite noblesse de leur généalogie.

On est loin de la littérature, laquelle n'a ni couleur ni race, mais demeure l'expression d'une volonté où l'on cherche à peindre l'être humain tel qu'il est et non comme il devrait être. Non, ce qui se joue chez Grasset, tout comme ailleurs, c'est l'accaparement de segments entiers de la vie culturelle destiné à imposer à la société une vision uniforme du monde et de ses enjeux. Un monde monochrome recroquevillé autour d'une idée rétrograde de l'identité.

Je ne doute pas qu'Olivier Nora et ses auteurs trouveront des ports d'attache plus accueillants. Du moins, c'est ce qu'on leur souhaite. Non point parce que leurs éventuels talents manqueraient à la scène littéraire, il ne faut pas exagérer tout de même, mais comme un signe que la bataille n'est pas encore perdue. Que l'avènement de l'extrême droite n'est pas une fatalité. Et qu'il existe encore des hommes et des femmes prêt·es à en découdre pour empêcher la France de se noyer dans les marasmes d'une idéologie mortifère pour elle.

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