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TRIBUNE - La cérémonie du 9 mai, célébrant la victoire lors de la «Grande guerre patriotique», a donné l’image d’une Russie essoufflée et usée par le front Ukrainien. Mais ce moment de fragilité ne doit pas conduire les Européens à baisser la garde, estime l’ancien ambassadeur de France en Russie.
Pierre Lévy fut ambassadeur de France en Russie de 2020 à 2024.
La Russie a célébré le Jour de la Victoire, sa cinquième commémoration depuis son invasion de l’Ukraine. Le 9 mai 1945 occupe une place sacrée dans son récit national tel que porté par Vladimir Poutine. Elle confère à la Russie sa légitimité pour anéantir la «junte nazie» à Kiev, selon les termes officiels dans le prolongement de sa «Grande Guerre patriotique» contre Hitler.
Présent sur la Place Rouge en 2020 et 2021, j’analysais minutieusement, chaque année, avec mon équipe de l’ambassade, le discours du président russe, la liste des invités, la parade et ses équipements, tout en prenant le pouls de l’époque. Ces cérémonies sont un véritable stéthoscope pour ausculter la Russie. En 2026, le diagnostic est net : la célébration avait un goût amer. En 45 minutes, tout a été expédié : défilé réduit, discours bref. Sans autre horizon que la réalisation des objectifs de «l’opération militaire spéciale», Vladimir Poutine a invoqué la force morale du peuple russe, hier face aux Nazis, aujourd’hui face à l’OTAN. Sa comparaison historique récurrente est de plus en plus hasardeuse. Depuis le 11 janvier dernier, la durée du conflit a dépassé le temps qu’il avait fallu à l’URSS pour entrer dans Berlin en 1945. Autre rappel peu flatteur : la grandiose parade voulue par Staline le 7 novembre 1941, pour le 24e anniversaire de la révolution d’Octobre, alors que la Wehrmacht se trouvait à 30 kilomètres de Moscou, une menace autrement mortelle que les drones ukrainiens.
Il est vrai que les dernières évolutions sont mal orientées pour Moscou. Sur le terrain, l’offensive de printemps marque le pas, les pertes augmentent et le recrutement se complique. Une deuxième vague de mobilisation, après celle de septembre 2022, serait très impopulaire. La forte décélération de la croissance en 2025 s’accentue et, selon certaines évaluations, le pays serait entré en récession au 1er trimestre. La popularité du maître du Kremlin s’effrite, traduisant une lassitude face à la durée du conflit et l’inquiétude à la suite des blocages d’internet et d’applications comme Telegram, qui appartiennent à la vie quotidienne des habitants des grandes villes, dans une société très digitalisée. L’effort de guerre est difficilement soutenable (plus de 40 % du budget fédéral, 7,1 % du PIB en 2024, selon la Banque mondiale, plus de 8% prévus pour 2026, à comparer à 3,5 % en 2021, chiffres certainement sous-évalués). Les conditions monétaires restrictives pèsent sur l’activité, traduisant l’hétérogénéité grandissante entre le complexe militaro-industriel abrité et le reste de l’économie qui supporte la charge des coûts de financement. Vladimir Poutine a récemment réuni les représentants des grandes entreprises pour les mettre à contribution, et évoqué l’alourdissement des impôts. Un rééquilibrage apparaît inévitable à terme.
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Sur le plan international, la guerre en Ukraine accapare toutes les énergies de la Russie au détriment de sa place internationale. Bachar Al Assad, Nicolás Maduro, Viktor Orbán, Robert Fico, et tant d’autres n’étaient pas dans la tribune cette année, autant de symboles de cet affaiblissement. La Russie est restée très en retrait de l’Iran, frappée par les États-Unis et Israël, malgré l’accord de partenariat stratégique signé en 2025. Le positionnement de l’Arménie, illustré par les importants sommets avec les Européens à Erevan, les 4 et 5 mai, est un autre signe. Les récents revers au Mali vont dans le même sens.
Faut-il y voir, pour autant, un compte à rebours d’une défaite de la Russie et de changements à sa tête ? Il importe d’être très circonspect. Je suis frappé par la volatilité des points de vue dans les médias, la Russie étant de temps à autre perçue comme victorieuse ou en difficulté, d’autant plus que la propagande des deux côtés influence les perceptions. Ce biais montre la pertinence de la célèbre formule de Bismarck en 1855 après sa défaite en Crimée : la Russie n’est jamais aussi forte ni aussi faible qu’on le croit. Dmitri Trenine, un expert reconnu, ancien officier du renseignement militaire, dit la même chose différemment : l’armée russe n’est jamais aussi forte qu’elle le prétend et aussi faible qu’elle en a l’air. Dans cette guerre d’attrition, le rapport de force est nettement en sa faveur et l’effet d’apprentissage des opérations joue. Le pays a une réelle capacité de résilience, même si les sanctions mordent, sans aucun contre-pouvoir propre à toute démocratie. Il faut aussi souligner que ces interrogations sur le sort de la Russie surviennent paradoxalement dans un contexte qui lui est favorable. Elle bénéficie de la guerre choisie par Donald Trump dans le Golfe : un déficit d’attention pour l’Ukraine, l’accaparement des ressources militaires américaines, la hausse des prix du pétrole et du gaz, l’exacerbation des tensions entre Washington et ses alliés européens, in fine l’affaiblissement des États-Unis si son aventure guerrière venait à mal tourner et une OTAN fracturée.
La Russie pratique la bardakisation du monde (en russe bardak signifie pagaille) pour exploiter les errements, flottements et divisions, côté occidental. Une fois encore, elle pourrait être renforcée du fait de nos faiblesses. J’en tire deux conclusions stratégiques. Tout d’abord, la guerre contre l’Ukraine reviendra, un jour, dans le champ de vision de Donald Trump. Au moment où il zappera, comme sur une télécommande de téléviseur, pour changer de chaîne, il faut espérer qu’il réalisera dans quel camp se situe la Russie, aux côtés de la Chine et de l’Iran. Sa victoire serait, à n’en pas douter, une défaite stratégique des États-Unis. Washington est en position soit de sauver la mise d’une Russie en mauvaise passe, soit de lui porter des coups fatals en augmentant la pression des sanctions et assurant un soutien militaire à l’Ukraine, avec les Européens. Quant à ces derniers, l’actuel passage à vide russe ne doit pas les conduire à se démobiliser en appui à l’Ukraine et baisser la garde pour leur défense. Une Russie forte est dangereuse, une Russie affaiblie le sera également. La partie est loin d’être terminée et nous devons avoir le souffle long.


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