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TRIBUNE - Alors que le vote solennel sur le texte sur la fin de vie aura lieu le 30 juin en France, le Parlement écossais et la Chambre des lords ont rejeté en mars et avril derniers des propositions de loi plus restrictives que les nôtres. Inquiète pour les plus précaires, la gauche britannique s’y est opposée, explique le journaliste et essayiste.
Pierre Jova est journaliste et essayiste. Il est l’auteur de Peut-on programmer la mort ? (Seuil)
La dépénalisation de l’euthanasie serait, nous assure-t-on, inéluctable. Pourtant, le 12 mai dernier, le Sénat a rejeté une nouvelle fois la proposition de loi créant un droit à l’aide à mourir, soumise au vote de l’Assemblée nationale le 30 juin prochain. De l’autre côté de la Manche, au Royaume-Uni, des propositions similaires ont essuyé un double refus ces derniers mois. Le Parlement écossais a voté contre l’aide à mourir pour les adultes en phase terminale le 17 mars, en troisième lecture. Une autre proposition concernant l’Angleterre et le pays de Galles est tombée à la Chambre des lords le 24 avril, suite à une obstruction parlementaire.
Ces deux textes étaient plus restrictifs que celui actuellement débattu en France. Ils ne proposaient que l’autorisation du suicide assisté, soit l’auto-administration d’une substance létale, pour une personne dont le décès est prévisible à court terme. La proposition de loi française y ajoute une « phase avancée » plus floue et le recours à l’intervention d’un tiers, c’est-à-dire à l’euthanasie.
Autre différence significative : une forte opposition s’est levée au sein de la gauche britannique contre l’aide à mourir. En Écosse, les députés sociaux-démocrates du Parti national écossais et du Parti travailliste (Labour Party) l’ont très majoritairement rejeté. Lors du dernier vote de la proposition de loi anglaise à la Chambre des communes, le 20 juin 2025, 160 élus travaillistes sur 404 ont voté non. Un chiffre qu’il faut comparer avec l’unanimisme pro-euthanasie de la gauche à l’Assemblée nationale, malgré les voix discordantes du socialiste Dominique Potier et du communiste Stéphane Peu, et l’absence lors des scrutins de certains députés de La France insoumise, notamment de confession musulmane, que l’on espère libres de toute pression sur leur conscience.
Des « énormes préoccupations » à l’égard des personnes handicapées
Cette réticence de la gauche britannique s’explique par une inquiétude pour les plus précaires. Historiquement ancré dans la population ouvrière, les régions industrielles et les syndicats, le Labour est l’architecte du Système national de santé (NHS) qui faisait la fierté de la Grande-Bretagne. Cet hôpital public, esseulé par l’austérité budgétaire, puis par le Covid, est aujourd’hui en ruines. En mars 2026, 7,1 millions de patients du NHS étaient en attente d’un traitement. Quant aux centres de soins palliatifs, mieux connus qu’en France et financés aux deux tiers par des dons, ils refusent un patient sur quatre. « Par conséquent, il est impossible d’introduire cette réforme avec un secteur des soins palliatifs sous-doté », remarquait en 2024 un certain Andy Burnham, le populaire maire sortant de Manchester et actuel favori pour Downing Street, qui affiche ses ambitions sociales.
Des deux côtés de la Manche, cette initiative en l’état ne rencontre pas de consensus parlementaire et fait peser une menace sur les invisibles d’une société où les conditions d’une existence digne ne sont pas réunies
Pour nombre de députés travaillistes, surtout les plus à gauche, le libre choix en fin de vie ne peut s’exercer alors que l’accès aux soins n’est pas garanti. Ils redoutent les risques d’abus et de coercition sur les plus démunis, les personnes âgées et les personnes handicapées. Le réalisme social et l’exigence de solidarité imposent de ne pas légiférer dans les circonstances actuelles.
« Je représente de très nombreuses personnes vulnérables issues de communautés marginalisées. Je ne peux pas voter pour cette proposition de loi alors que je doute qu’elles seront protégées », a déclaré en 2024 Diane Abbott, députée de Londres, figure de l’aile gauche du parti et première femme noire à siéger aux Communes. Les dissidents du Labour Jeremy Corbyn et Zarah Sultana, cofondateurs du mouvement de gauche radicale Your Party, ont eux aussi voté contre. Au-delà des travaillistes, le nouveau dirigeant des Verts Zack Polanski a indiqué ne pas pouvoir soutenir cette proposition de loi, bien qu’il en accepte le principe, évoquant ses « énormes préoccupations » à l’égard des personnes handicapées.
Parole donnée aux militants antivalidistes
Le débat britannique se distingue enfin par la parole donnée aux militants antivalidistes. Ces derniers dénoncent la ghettoïsation du handicap dans nos sociétés « validistes », fondées sur la performance intellectuelle et physique. Leur voix est portée par Liz Carr, célèbre actrice de la série policière Affaires non classées, atteinte d’arthrogrypose.
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Liz Carr a réalisé un documentaire pour la BBC, Mieux vaut mourir ? (Better Off Dead ?), qui recueille le témoignage de personnes handicapées en butte au validisme ordinaire - « à ta place, je me suiciderais » - et inquiètes de vivre dans une société offrant la mort. Le long-métrage se penche sur la situation au Canada, où l’euthanasie, autorisée en 2016, ne cesse d’étendre ses critères d’éligibilité. Il relate l’histoire d’Amir Farsoud, Canadien handicapé de 54 ans, qui, ne pouvant plus payer son loyer et craignant de se retrouver à la rue, a demandé l’aide à mourir avant d’être « sauvé » par une cagnotte en ligne. En France, le public pourra se faire une ultime idée des conséquences de l’euthanasie en Belgique, aux Pays-Bas et au Québec en allant voir le documentaire engagé de Damien Boyer Anesthesia, qui est sorti en salle le 24 juin.
Quelle que soit la suite du parcours de la proposition de loi créant un droit à l’aide à mourir, la gauche française ferait bien de s’inspirer de la prudence britannique. Des deux côtés de la Manche, cette initiative en l’état ne rencontre pas de consensus parlementaire et fait peser une menace sur les invisibles d’une société où les conditions d’une existence digne ne sont pas réunies.
Nous connaissons le mot de Pascal, « vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Sommes-nous cependant si différents du Royaume-Uni, en proie à l’effondrement de son système de santé et à de fortes tensions sociales ? La France, qui compte plus de parlementaires que de médecins en soins palliatifs (925 contre 748 en 2022) est même en deçà des capacités britanniques en médecine palliative. Alors qu’elle se prépare à une élection présidentielle décisive, la gauche devrait se rappeler que sa vocation historique est de changer la vie, et non d’offrir la mort faute de soins.


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