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Philippe Cyr et David Paquet tendent à leurs contemporains un miroir à peine déformant

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Les créateurs de la pièce Le palais des glaces, qui est sur le point de voir le jour à Carleton-sur-Mer, avant d’être présentée à Montréal et à Sherbrooke, sont ce qu’il est convenu d’appeler des amis de longue date. « On s’est connus au cégep de Saint-Hyacinthe, explique l’auteur David Paquet. On n’était pas de la même cohorte, mais on était tous les deux inscrits au programme d’exploration théâtrale. Ensuite, on s’est croisés plusieurs fois à Montréal. En 2008, on a failli travailler ensemble sur un spectacle qui s’intitulait Et si je n’étais pas passé par là ?. » C’est à ce moment-là que Philippe Cyr, d’ailleurs originaire de Gaspésie, intervient : « C’était seulement ma deuxième mise en scène. Ça se déroulait dans la salle intime du Prospero [le théâtre dont il est aujourd’hui le directeur artistique]. David avait écrit un magnifique texte, mais qui ne trouvait pas sa place dans l’ensemble. J’avais été obligé, à regret, de le retirer. »

Cette scène retranchée, elle s’est retrouvée dix ans plus tard, en 2018, dans une pièce intitulée Le brasier. Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, Cyr et Paquet frappent fort en donnant naissance à un spectacle dont les personnages parviennent à survivre à une enfance traumatique en s’inventant une autre vie. « Chacun dans de doubles prestations très différentes, écrivait alors dans nos pages la collègue Marie Labrecque, Paul Ahmarani, Kathleen Fortin et Dominique Quesnel embrasent la scène par leur présence singulière. » En assistant à ce spectacle exceptionnel, porté par une langue fascinante, mais aussi pourvu d’une signature esthétique forte, votre humble serviteur aurait pu jurer qu’il ne s’agissait pas de la dernière collaboration entre Cyr et Paquet.

Justement, l’année suivante, sous la bannière du Théâtre Bluff, le tandem se reforme pour créer Le poids des fourmis, une pièce pour adolescents qui aborde de manière réaliste et néanmoins vivifiante l’état de la planète et l’écoanxiété que la triste situation peut inspirer. Lors de la création du spectacle, le collègue François Jardon-Gomez parlait d’une « satire efficace », dotée d’une finale « sincère et émouvante », qui « établit la nécessité de l’empathie comme base de la révolution ». Sept ans plus tard, la production mettant en vedette Nathalie Claude, Gaétan Nadeau, Gabriel Szabo et Elisabeth Smith obtient toujours, ici aussi bien qu’en France, un rayonnement exceptionnel. « On a fait 100 dates cette année, explique Philippe Cyr, et on prévoit en faire une cinquantaine en France l’an prochain. »

Un manège émotif

Ces jours-ci, les complices travaillent à une troisième création, Le palais des glaces, une comédie grinçante comme David Paquet en a le secret, une pièce aussi drôle que tragique, aussi tendre que féroce, aussi humaine qu’impitoyable, et même, cette fois, un brin dystopique. « Mes personnages sont toujours légèrement archétypaux, reconnaît celui qui a jeté les bases de sa pièce lors d’une résidence d’écriture d’un mois à Carleton-sur-Mer, en 2021. Ce sont des monstres, des personnages de conte. On pourrait d’abord croire qu’ils sont unidimensionnels, mais ils se complexifient au cours de la pièce. J’aime le funambulisme émotif qui vient avec ça. C’est-à-dire qu’on ne sait jamais comment ils vont réagir : de manière complètement anodine, ou alors de façon tout à fait radicale. » À vrai dire, ce sont de véritables bombes à retardement.

Coproduit par le Théâtre À tour de rôle, le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et le Théâtre du Double Signe, mettant en vedette Maxime Genois, Hubert Lemire, Ève Pressault et Dominique Quesnel, le spectacle entraîne son public dans un comptoir de crèmes glacées où un simple cornet coûte… 275 $ ! « Depuis que Le palais des glaces a le monopole des glaces, la crème glacée c’est ici, à ce prix-là, et nulle part ailleurs. » Dans cet endroit où le moindre plaisir est un luxe, on rencontre Émilie, une mère épuisée par d’interminables heures de travail ; Léonard, son fils d’un an et demi, très dégourdi pour son âge, mais aussi complètement désillusionné ; Virginie, qui revient d’entre les morts avec l’envie dévorante de manger un cornet ; et finalement Paul, le patron de la crémerie, dont le pouvoir tyrannique et tentaculaire s’exerce aux quatre coins de la ville.

Éminemment politique, indéniablement engagée, la pièce parvient à dépeindre la violence économique, à dévoiler une partie des rouages de la machine à broyer les individus qu’est le capitalisme, à dénoncer l’inflation indécente et l’inégalité des richesses, mais sans donner de leçons, sans être moralisatrice. « Ces affaires-là, estime Paquet, on les voit tous, chaque jour. Tout ce que je fais, c’est récupérer ces ingrédients-là pour en faire une recette improbable. Comme le disait Ionesco : “L’auteur n’enseigne pas ; il invente.” Ce à quoi je me livre, c’est à un acte de communication que j’espère politique et généreux, à la création d’un manège émotif, une sorte de concentration du réel, une accélération du présent. J’ai très hâte de voir comment cet univers va résonner auprès du public, de quoi ils vont nous parler après la représentation. »

Selon le metteur en scène, Le palais des glaces a le pouvoir de déranger, mais aussi de soulager. « Par le biais des fantasmes, avoués ou inavoués, magiques ou horribles, le spectacle propose une forme d’exutoire. Des gestes graves sont posés sur scène, parfois même irréparables, mais une catharsis s’opère. Je le constate aussi dans mes fonctions de directeur artistique : quand on présente des affaires qui sont, disons, compliquées, je vois que les gens sont bousculés, mais je vois aussi qu’ils sont apaisés. Évidemment, il faut bien encadrer ça, l’aborder avec beaucoup d’humanité, sans faire la promotion de la violence, mais on ne peut pas le contourner, parce que c’est quelque chose qui existe et dont il est essentiel d’admettre l’existence. »

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