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Pendant près d’un siècle, les saumons n’ont plus remonté la Sélune : quelques mois après l’effacement des barrages, ils étaient déjà de retour

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Trois saumons juvéniles. C’est le signe qui a mis fin à un siècle de silence sur la Sélune, ce petit fleuve côtier de la Manche qui se jette dans la baie du Mont Saint-Michel. À peine un an après l’achèvement des travaux d’effacement de deux barrages hydroélectriques, des scientifiques ont trouvé, lors de pêches en amont des anciens ouvrages, « trois saumons juvéniles, ce qui signifie que les saumons sont remontés dans le fleuve pour se reproduire », comme l’explique Frédéric Marchand, chercheur à l’Inrae en charge des suivis piscicoles. Un événement discret sur le papier, mais énorme à l’échelle du temps long d’une rivière muselée depuis les années 1930.

Car la rapidité du retour de ces grands migrateurs, absents depuis un siècle en amont du barrage de Vezins, témoigne du potentiel important du bassin versant. Un siècle sans saumon, c’est une durée qui dépasse largement une vie humaine. C’est aussi, à mes yeux, la meilleure preuve que la nature n’attend pas qu’on lui demande la permission pour reprendre ses droits, dès qu’on lui en laisse l’occasion.

À retenir

  • Trois saumons juvéniles découverts : le premier signe en un siècle d’un retour qui semblait impossible
  • Des barrages gigantesques verrouillaient la rivière depuis les années 1930 : comment ont-ils finalement disparu ?
  • Au-delà des poissons, toute une rivière renaît : température, oxygène, paysage… que s’est-il vraiment transformé ?

Sommaire

  1. Un siècle de barrages qui ont coupé le fleuve en deux
  2. Le plus grand chantier de démantèlement d’Europe
  3. Des saumons « explorateurs » au rendez-vous, plus vite que prévu
  4. Une rivière qui se réoxygène et se refroidit

Un siècle de barrages qui ont coupé le fleuve en deux

L’histoire commence dans l’entre-deux-guerres. Les dix millions de kilowattheures fournis par la centrale du barrage de la Roche-qui-Boit, mise en service en 1920, s’avèrent insuffisants pour satisfaire une demande croissante et fournir en électricité les usines de chaussures de Fougères, si bien que la Société des forces motrices de la Sélune demande une concession pour édifier une autre centrale en amont. Résultat : le barrage de Vezins, un ouvrage colossal pour l’époque, dont les travaux commencent en 1929 et s’achèvent en 1932, nécessitant 2 000 tonnes de fer, 10 000 tonnes de ciment et plus de 25 000 m3 de pierres.

Deux murs de béton, l’un de 36 mètres de haut, l’autre de 16 mètres, ont ainsi verrouillé la rivière sur la Roche qui Boit, à 12 km de la mer, et Vézins, à 17 km de la mer. Pour les saumons atlantiques, qui remontent l’eau douce pour se reproduire après des années passées en mer, la sentence était sans appel : les poissons, qui normalement quittent l’océan pour remonter leurs rivières d’origine, se sont retrouvés bloqués, leur vie s’arrêtant là, faute de pouvoir remonter plus haut et trouver l’eau riche en oxygène qui leur permet de se reproduire. Un blocage confirmé officiellement des décennies plus tard par l’État, qui reconnaissait « une impossibilité d’aménagement pour la montaison et la dévalaison des poissons migrateurs, en particulier des saumons » sur le barrage de Vezins.

Le plus grand chantier de démantèlement d’Europe

Il aura fallu près d’une décennie de bras de fer politique et technique avant que les pelleteuses n’entrent en action. Dès novembre 2009, la secrétaire d’État à l’Écologie de l’époque annonce la suppression des deux barrages, dans le cadre d’un plan national pour la restauration de la continuité écologique des cours d’eau, et demande au préfet de la Manche d’engager les opérations d’effacement. Mais le projet, dont le coût était alors estimé à 170 millions d’euros, se heurte immédiatement à une opposition locale organisée, inquiète pour l’emploi et le tourisme lié au grand lac de retenue.

Le démantèlement démarre finalement en 2019 sur le barrage de Vezins, considéré comme le plus important chantier d’effacement de barrage jamais mené en Europe. Le 20 juin 2022, à Ducey-les-Chéris, deux pelleteuses grignotent peu à peu le barrage de la Roche-Qui-Boit, un ouvrage de 16 mètres de haut et 125 mètres de large, cet effacement suivant celui, en 2020, du barrage de Vezins, haut de 36 mètres sur 278 mètres de large. Au total, l’opération ouvre 90 km de rivière, améliorant la qualité de l’eau et permettant aux saumons migrateurs de retourner vers leurs frayères ancestrales. La gestion des sédiments accumulés pendant des décennies derrière les ouvrages, plusieurs millions de mètres cubes de vase, a constitué le principal défi technique du chantier.

Des saumons « explorateurs » au rendez-vous, plus vite que prévu

La suite tient presque du miracle écologique. Dès 2022, alors que les travaux de démantèlement de la Roche-Qui-Boit n’étaient pas terminés, certains saumons ont commencé à explorer la partie amont du bassin versant : parmi 18 géniteurs équipés d’émetteurs, deux ont été détectés en amont des anciens barrages, l’un restant à plus de 20 km en amont pendant toute la période de reproduction, avec une activité intense fin décembre qui pourrait correspondre à une reproduction. Comment expliquer un retour aussi rapide, après un siècle d’absence totale ? La réponse tient à la biologie même de l’espèce. Les saumons retrouvés sur la Sélune appartiennent à une population qui se répartit dans plusieurs cours d’eau de la baie du Mont Saint-Michel, et certains individus au comportement « explorateur » ont recolonisé naturellement l’amont de la Sélune dès que les barrages ont disparu.

Le saumon n’est pas le seul à profiter de cette rivière retrouvée. D’autres espèces reviennent aussi : anguilles européennes, lamproies marines, truites de mer, et cette recolonisation concerne le fleuve. De plus, ses affluents, comme l’Yvandre. On a même retrouvé, en amont des anciens barrages, des nids de lamproie marine et de nombreuses anguilles qui parviennent désormais à remonter la rivière. Un suivi scientifique très fin, mêlant caméra acoustique, ADN environnemental et pêche à l’électricité, permet aux chercheurs de documenter précisément ce retour, saison après saison.

Une rivière qui se réoxygène et se refroidit

Au-delà des poissons, c’est tout l’équilibre chimique du cours d’eau qui s’améliore. La restauration de la continuité a rétabli l’équilibre entre l’amont et l’aval : les proliférations d’algues toxiques antérieurement observées dans les lacs de barrage ont disparu, de même que la différence de température de l’eau, avec désormais une eau plus fraîche d’environ 2°C en période estivale en amont. Deux degrés, cela peut sembler anecdotique. Pour un poisson d’eau froide comme le saumon, c’est souvent la différence entre une rivière viable et une rivière mortelle en été.

Le paysage lui-même s’est métamorphosé. Le lac a disparu et des parties d’anciens moulins engloutis il y a un siècle ont refait surface, la végétation revient petit à petit autour du fleuve, et le cours d’eau, ayant repris son lit naturel, crée aussi des mares où les amphibiens se multiplient. Le suivi ne s’arrête pas là : le programme scientifique associé au chantier, lancé bien avant les premiers coups de pelleteuse et prévu pour durer quinze ans, continuera d’observer la vallée jusqu’à la fin des travaux de renaturation, attendue pour 2026, histoire de vérifier si cette embellie précoce se confirme sur la durée plutôt que de rester un feu de paille.

Sources : francebleu.fr | programme-selune.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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