Un vase de bronze de 1,64 mètre de haut, capable de contenir 1 100 litres de liquide : voilà l’objet qui a bouleversé notre vision des échanges entre le monde grec et la Gaule protohistorique. Découvert en 1953 à Vix, en Côte-d’Or, ce cratère prouve que les artisans de la Grande-Grèce exportaient déjà leurs chefs-d’œuvre jusqu’au cœur de la Bourgogne, bien plus au nord que ce que les historiens imaginaient à l’époque.
À retenir
- Un vase de bronze géant issu de Grande-Grèce a parcouru 1 500 km pour atteindre la tombe d’une princesse celte
- Cet exploit technique antique reste difficile à reproduire aujourd’hui malgré nos connaissances modernes
- Les archéologues débattent encore : cadeau diplomatique ou preuve d’un réseau commercial bien plus vaste que prévu ?
Sommaire
- Un agriculteur, un tumulus arasé et une tombe restée intacte pendant 2 500 ans
- Le plus grand vase de bronze antique jamais retrouvé
- Comment un vase grec a-t-il fini en Bourgogne ?
- Une découverte qui continue de livrer ses secrets
Un agriculteur, un tumulus arasé et une tombe restée intacte pendant 2 500 ans
Tout commence par un tas de pierres qui ne devrait pas être là. La tombe de Vix est découverte le 6 janvier 1953 par Maurice Moisson, agriculteur à Vix, et par René Joffroy, archéologue autodidacte, président de la société archéologique locale et responsable des fouilles. Sous un tumulus complètement arasé par des siècles de labours, une concentration anormale de pierres attire l’attention de Maurice Moisson. Le caveau, comblé de terre au fil du temps, est resté inviolé.
Ce qui se cache dessous dépasse toutes les espérances. Une fois dégagé, dans des conditions assez difficiles, le caveau se révèle être la tombe à char d’une femme, vite surnommée la princesse de Vix, qui livre un important mobilier funéraire, bijoux, céramique et vaisselle de bronze. Une sépulture aristocratique classique de l’âge du Fer, en somme, sauf qu’au milieu de la vaisselle trône un objet totalement disproportionné pour une tombe gauloise.
Le plus grand vase de bronze antique jamais retrouvé
Les chiffres donnent le vertige. L’ensemble pèse 208,6 kg pour une hauteur de 1,64 m. Son fond est arrondi, son diamètre maximal est de 1,27 m et sa capacité est de 1 100 litres, l’épaisseur moyenne de la paroi varie entre 1 et 1,3 mm. : une coquille de bronze plus fine qu’une pièce de monnaie, mais assez vaste pour remplir cinq baignoires d’un coup. Un exploit technique qui laisse encore perplexes les spécialistes de la métallurgie antique, tant reproduire une telle prouesse semble aujourd’hui difficile.
Le décor n’a rien d’anecdotique non plus. Sur le col du vase défile une frise de bas-relief représentant des cavaliers et des hoplites en armes, tandis que les deux anses monumentales prennent la forme de gorgones à la chevelure de serpents, ces créatures censées pétrifier quiconque croise leur regard. La pièce principale, le gigantesque cratère de Vix, le plus grand vase en bronze antique connu au monde, est sans doute sorti des ateliers grecs d’Italie du Sud vers 540-530 av. J.-C., et ses dimensions exceptionnelles en font un chef-d’œuvre dans l’art du bronze antique. Un couvercle perforé, faisant office de passoire à vin épicé, complète l’ensemble : en son centre, une petite statuette de bronze représente une femme vêtue à la mode locale, preuve que l’objet a été retouché ou complété une fois arrivé chez les Celtes.
C’est là que l’histoire devient franchement surprenante. Ce cratère n’a pas été fabriqué sur place : il vient d’Italie du Sud, de ces cités grecques d’occident qu’on appelait la Grande-Grèce. La forme du cratère ainsi que les figures qui l’ornent trouvent des parallèles dans des œuvres produites en Italie du Sud, dans les cités grecques de Tarente et de Sybaris, à la fin du VIe siècle avant notre ère. Autant dire qu’il a parcouru près de 1 500 kilomètres à vol d’oiseau, dans une région que les Grecs classiques ne fréquentaient, croyait-on, que très épisodiquement.
Le trajet n’a rien eu d’improvisé. Le vase a certainement emprunté la voie maritime par la mer Adriatique, puis la route terrestre à travers les Alpes à partir de la plaine du Pô, une route qui, comme celle partant de Marseille et suivant le couloir rhodanien puis la Saône, fait partie des grandes voies commerciales de l’Antiquité. Vix n’était d’ailleurs pas un simple village perdu : le site occupait une position stratégique. Le site fortifié occupait une place stratégique sur la route de l’étain et tirait sa richesse des échanges commerciaux entre le Nord et le Sud de l’Europe. Un carrefour commercial, en somme, là où la Seine cessait d’être navigable et obligeait les marchandises à changer de mode de transport.
Reste une question qui divise encore les chercheurs : offrande diplomatique ou simple objet de commerce ? Le cratère de Vix a-t-il été offert par des Grecs à la Dame de Vix pour entretenir de bonnes relations commerciales, ou est-il un exemple du don d’objets de prestige entre principautés celtiques destiné à renforcer les liens entre les grandes familles ? Personnellement, je penche pour la thèse du cadeau diplomatique : un objet aussi démesuré n’avait probablement aucun usage pratique. Ce vase de grand prestige est certainement bien trop grand pour être utilisé ; c’est très certainement un cadeau relevant de dons mutuels entre princes et puissants.
Une découverte qui continue de livrer ses secrets
L’histoire ne s’arrête pas en 1953. Le site a fait l’objet de nouvelles campagnes de fouilles archéologiques, notamment à partir de 2019, menées par l’Institut national de recherches archéologiques préventives. Le président de l’Inrap, Dominique Garcia, résumait l’enjeu en expliquant que « c’est un peu comme si on avait ouvert un livre, conservé les images, et qu’on n’avait pas lu le texte qui les accompagnait ». Ces travaux récents ont même permis de récupérer des fragments manquants du cratère, complétant sa fameuse frise de guerriers.
Le vase et l’ensemble du mobilier funéraire sont aujourd’hui visibles au musée du Pays châtillonnais, à Châtillon-sur-Seine, installé depuis 2009 dans une ancienne abbaye du XIIe siècle. Un détail amusant mérite d’être signalé : la tombe elle-même n’a été classée aux Monuments historiques qu’en 2011, près de soixante ans après sa découverte, preuve que même les trésors les plus spectaculaires attendent parfois leur reconnaissance officielle.
Sources : le-caucase.com | blogostelle.com


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