Un chiffre à moitié effacé par quatre décennies d’eau salée a suffi à trancher un mystère spatial vieux de 44 ans. En juillet 2013, les équipes financées par Jeff Bezos ont confirmé qu’un des moteurs F-1 remontés du fond de l’Atlantique quelques mois plus tôt provenait bien du lanceur Saturn V d’Apollo 11, la mission qui a posé Neil Armstrong et Buzz Aldrin sur la Lune. La preuve tenait dans une inscription presque invisible, retrouvée sous une couche de corrosion : « 2044 ».
À retenir
- Des débris de fusée récupérés à 4 270 mètres de profondeur gardaient un secret bien gardé
- Une technique de conservation révolutionne notre compréhension des artefacts extrêmement corrodés
- Le timing de cette découverte n’était pas qu’une simple coïncidence
Sommaire
- Un mystère englouti à 4 270 mètres de profondeur
- Le numéro que la corrosion refusait de livrer
- Des vestiges tordus devenus pièces de musée
Un mystère englouti à 4 270 mètres de profondeur
Retour en mars 2013. Après plusieurs années de repérage, l’expédition Bezos Expeditions localise et remonte des débris de moteurs F-1 gisant depuis 1969 au fond de l’océan. Les engins se trouvaient à environ 14 000 pieds, soit 4 270 mètres, sous la surface de l’Atlantique au large de la Floride, où ils reposaient depuis le 16 juillet 1969, date à laquelle ils avaient été allumés pendant environ 150 secondes pour propulser le Saturn V d’Apollo 11 hors du pas de tir. Ces moteurs n’avaient jamais été conçus pour survivre : ils faisaient partie d’un complément de cinq moteurs qui a propulsé la fusée Saturn V hors de son pas de tir à Cape Canaveral, avant d’être largués quelques minutes après le décollage et de plonger dans l’Atlantique, où ils sont restés plus de quatre décennies.
Le choc de l’impact avec l’eau, à des vitesses considérables, puis la chute jusqu’au plancher océanique ont littéralement déchiqueté ces structures pourtant massives. La force de l’impact avec l’eau et la chute jusqu’au fond marin, à 4 300 mètres sous la surface, avait disloqué ces structures colossales, les rendant presque méconnaissables. Sur place, les explorateurs décrivent un paysage hallucinant : Bezos lui-même a évoqué « un jardin de sculptures incroyable, fait de moteurs F-1 tordus, qui racontent l’histoire d’une fin brutale et enflammée ». Problème : impossible, sur le moment, de savoir à quelle mission appartenaient ces débris. Bezos avait révélé en mars 2013 que son équipe avait remonté les pièces d’au moins deux moteurs F-1, sans savoir s’ils provenaient d’Apollo 11 ou d’une autre des douze missions Saturn V ayant volé entre 1967 et 1973, chacune équipée de cinq exemplaires de ce moteur géant.
Le numéro que la corrosion refusait de livrer
Les plaques d’identification, elles, avaient quasiment disparu. Bezos avait écrit sur son site qu’il restait un secret que l’océan ne livrait pas facilement : l’identification de la mission, la fin brutale des composants et la corrosion accumulée pendant 43 ans sous l’eau ayant effacé ou recouvert la plupart des numéros de série d’origine. Les pièces récupérées, environ 11,3 tonnes de métal, ont été expédiées au Kansas Cosmosphere and Space Center, à Hutchinson, pour un long travail de conservation. C’est en 2013 que l’expédition Bezos a récupéré 11 300 kilogrammes de composants issus des moteurs F-1, envoyés ensuite au Kansas Cosmosphere and Space Center pour être traités.
La percée est venue d’un outil presque dérisoire face à l’enjeu : une lampe à lumière noire. En scrutant l’une des chambres de combustion déchirées sous cet éclairage particulier, un conservateur a repéré des traces de peinture invisibles à l’œil nu. Un des conservateurs, en train d’examiner les objets avec une lampe à lumière noire et un filtre spécial, a fait une découverte : le chiffre « 2044 », pochoiré en peinture noire sur le flanc d’une des immenses chambres de combustion. Une trouvaille qui, à elle seule, ne racontait pas grand-chose. Mais en poursuivant le nettoyage à la base de cette même pièce, une seconde inscription est apparue, gravée cette fois directement dans le métal : « Unit No 2044 », estampillé dans la surface métallique.
Restait à recouper ce numéro avec les archives de la NASA. Rocketdyne, le fabricant des moteurs, avait initialement attribué à chaque F-1 un numéro de série à quatre chiffres commençant par « 2 », avant que la NASA ne renumérote chaque moteur à l’achèvement, avec un numéro commençant cette fois par « 6 » pour les missions destinées à se poser sur la Lune. Le recoupement a été sans appel : 2044 est le numéro de série Rocketdyne qui correspond au numéro NASA 6044, celui du moteur F-1 numéro 5 d’Apollo 11. ce fragment tordu retiré des fonds marins n’était pas un débris anonyme de programme spatial : c’était bien l’un des cinq moteurs qui avaient arraché Apollo 11 du sol américain, le 16 juillet 1969. Le hasard a d’ailleurs voulu que Bezos annonce cette confirmation à la veille exacte de l’anniversaire du premier pas sur la Lune, un timing qu’il n’a pas manqué de souligner.
Des vestiges tordus devenus pièces de musée
La conservation de ces reliques n’a rien eu d’une simple opération de nettoyage. Les chambres de combustion et une tuyère d’échappement posaient un problème particulier aux conservateurs, car elles étaient construites dans un superalliage à base de nickel appelé Inconel X-750, conçu pour résister à des températures extrêmes. Un métal increvable côté chaleur, mais qui a quand même fini rongé par plusieurs décennies d’immersion en eau salée. Le processus de stabilisation, mené sous les yeux du public dans des bassins spécialement conçus, a duré plus de deux ans avant que les pièces ne soient jugées présentables.
Le sort de ces morceaux d’histoire a ensuite suivi deux routes distinctes, puisque le matériel restait propriété de la NASA. Une partie a rejoint le National Air and Space Museum à Washington : cette chambre de combustion faisait partie d’un moteur F-1 qui a lancé le Saturn V d’Apollo 11, et après avoir été récupérée du fond de l’océan en 2013 par Bezos Expeditions, elle a été transférée par la NASA au musée en 2016. L’autre lot, lui, a pris la direction de Seattle. L’exposition permanente Apollo a ouvert le 20 mai 2017 au Museum of Flight de Seattle, présentant un moteur F-1 grandeur nature aux côtés d’artefacts récupérés en 2013, dont la chambre de combustion et l’injecteur du moteur numéro 3 d’Apollo 12, ainsi qu’un générateur de gaz d’un moteur ayant équipé Apollo 16.
Un détail mérite d’être signalé : le moteur « 2044 » n’a pas été le seul identifié grâce à cette méthode. Les équipes ont retrouvé, à moins de 50 mètres de là, une autre chambre de combustion marquée « 2050 », qui appartenait cette fois à un moteur d’Apollo 12. Deux capsules lunaires, deux exploits d’ingénierie, séparés au fond de l’océan par la distance d’un terrain de football, et retrouvés côte à côte 44 ans plus tard grâce à une lampe de poche achetée dans un magasin de pièces auto.
Sources : geekwire.com | geekwire.com


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