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On croit que les animaux les plus bruyants des océans sont les baleines : une crevette de quelques centimètres produit une détonation de 220 décibels qui assomme ses proies

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Trois à cinq centimètres. C’est la taille de l’animal le plus bruyant au mètre carré de tous les océans. Pas une baleine, pas un cachalot, pas un dauphin. Une crevette. La crevette-pistolet, Alpheidae, produit une détonation de 220 décibels en claquant une pince grosse comme la moitié de son corps. Le tout en moins de 300 microsecondes.

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À retenir

  • Une crevette microscopique surpasse les baleines en puissance sonore : 220 décibels
  • Son arme biologique crée une température équivalente à la surface du Soleil
  • Cet animal a perturbé les sonars militaires américains pendant la Seconde Guerre mondiale

Sommaire

  1. Un coup de pince qui défie la physique
  2. La proie n’a aucune chance
  3. Quand ces crevettes ont brouillé les sonars de la Seconde Guerre mondiale
  4. Une aveugle qui s’associe à un poisson pour survivre

Un coup de pince qui défie la physique

La crevette-pistolet tire son nom de cette pince hypertrophiée capable de se fermer à 20 mètres par seconde. Pour donner une idée concrète : un klaxon de voiture, c’est 110 décibels. Un marteau-piqueur, 130. La pince hypertrophiée de l’animal produit un claquement d’une telle force qu’il forme une bulle de cavitation dont la déflagration équivaut à plus de 210 décibels, quand un coup de feu dépasse rarement les 150 décibels.

Ce qui rend ce phénomène proprement extraordinaire, c’est que le son ne vient pas du contact entre les deux parties de la pince. Ce mouvement provoque un jet d’eau à plus de 30 m/s, suivi d’une baisse de pression brutale, qui provoque une bulle de cavitation qui implose presque aussitôt. C’est l’implosion qui tue, pas le claquement. La nuance est fondamentale.

La température de l’eau monte alors en un bref point chaud entre 3 000 et 5 000 kelvins, et une détonation d’environ 220 décibels retentit. Pour replacer ce chiffre dans son contexte : la surface du Soleil est estimée à environ 5 800 K. Une crevette de trois centimètres génère donc, le temps d’un éclair, une température comparable à celle d’une étoile. À la surface. En pleine eau de mer.

L’implosion produit un flash lumineux bref, d’une durée inférieure à 10 nanosecondes, invisible à l’œil nu. La totalité du processus, du claquement à l’explosion de la bulle, se produit en 300 microsecondes. Ce phénomène a un nom : la sonoluminescence. De la lumière produite par du son. Les chercheurs n’ont pu étudier ce mécanisme qu’à l’aide de caméras ultra-rapides capables de filmer 40 000 images par seconde.

La proie n’a aucune chance

La crevette utilise cette « arme » pour stupéfier sa proie, briser sa coquille ou même la tuer. La mécanique est implacable : lorsque la crevette contracte ses muscles, le dactyle se verrouille en position ouverte, accumulant de l’énergie potentielle comme un pistolet armé. Puis tout se libère d’un coup. L’onde de choc précède l’animal. La proie est assommée avant même de voir la menace.

Les deux pinces sont asymétriques, la plus grosse mesurant souvent la moitié de la taille de la crevette, un trait variable selon les espèces. Cette disproportion a quelque chose d’absurde visuellement, comme un boxeur avec un seul bras surdéveloppé. Mais l’évolution n’a pas tort : la crevette convertit près de 30 % de l’énergie du claquement en son, ce qui en fait l’un des producteurs sonores biologiques les plus efficaces connus.

Un détail supplémentaire mérite d’être souligné : aucun organe de perception sonore n’a à ce jour été identifié chez la crevette-pistolet. Le but du mécanisme serait davantage dans la génération du jet d’eau, et le son lui-même ne serait qu’un effet secondaire. la détonation de 220 décibels n’est peut-être qu’un sous-produit accidentel. La nature a conçu une arme à eau. Le bruit vient avec.

Quand ces crevettes ont brouillé les sonars de la Seconde Guerre mondiale

Les crevettes-pistolets sont devenues célèbres pendant la Seconde Guerre mondiale quand elles ont perturbé les sonars militaires avec leurs bruits de crépitement. Les opérateurs ne comprenaient pas d’où venait cette interférence acoustique permanente dans certaines zones côtières tropicales. Les Américains ont utilisé le son des colonies de crevettes-pistolets comme écran acoustique pour cacher leurs sous-marins. Un camouflage naturel involontaire, exploité avec pragmatisme.

Certaines espèces vivent en colonies pouvant compter jusqu’à 300 individus, avec une organisation sociale complexe similaire à celle des abeilles ou des fourmis. Multipliez 220 décibels par 300 individus chassant simultanément. Les fonds marins peuvent se révéler particulièrement bruyants et parasiter les sonars sous-marins. Ce n’est pas une métaphore : c’est un mur de bruit organique, continu, impossible à filtrer.

L’intérêt militaire ne s’est pas arrêté en 1945. Aujourd’hui, la DARPA étudie ces crustacés dans le cadre du projet PALS, cherchant à utiliser les sons naturels marins comme alternative aux sonars traditionnels. La crevette-pistolet, passée de brouilleur involontaire à modèle technologique.

Une aveugle qui s’associe à un poisson pour survivre

Toute cette puissance de feu ne compense pas un handicap sévère : les yeux de la crevette sont protégés par la carapace, ce qui lui donne une très mauvaise vue. Problème existentiel pour un prédateur. Solution ? La symbiose.

La crevette est presque aveugle mais excellente terrassière ; le gobie voit loin mais n’a pas d’abri sûr. Ensemble, ils forment une symbiose mutualiste. La crevette creuse et entretient le terrier. Le gobie, dont la vue est bien meilleure, monte la garde pendant que la crevette s’occupe du terrier. Comme la vue de la crevette-pistolet est très mauvaise, elle touche son gobie avec ses antennes en permanence afin de s’assurer de sa présence. Un contact physique constant, une confiance totale entre deux espèces différentes.

Plus de 100 espèces de gobies développeraient une relation symbiotique avec des crevettes. Et la complicité va plus loin qu’on ne le croit : le gobie tient sa nageoire caudale en contact avec les antennes de la crevette, et à la moindre alerte, il frémit ou fouette. La crevette recule aussitôt, et le poisson file dans le terrier. Cette chorégraphie se joue en moins d’une seconde.

Ce portrait d’ensemble dit quelque chose d’assez saisissant sur la vie sous-marine : l’animal capable de créer une température comparable à la surface du Soleil, de perturber la marine américaine et d’assommer des poissons à distance, ne peut pas voir à quelques centimètres devant lui. Il chasse à l’aveugle, compense par l’alliance, et produit de la lumière sans l’avoir cherché. La physique extrême, la stratégie collective, la biologie coopérative, tout ça logé dans cinq centimètres de crustacé. Les baleines, elles, ne claquent qu’une seule fois par surfaçage.

Sources : medium.com | arctom.fr

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