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À Moscou (Russie).
Rien que l'idée d'aller faire les courses suffit à remplir Ludmila de rage. Cette retraitée russe qui vit en périphérie de Moscou raconte: «Cela fait presque un an que je me nourris de produits périmés vendus près de chez moi. Au début, c'était désagréable, presque immangeable. Puis on s'habitue, on accepte. Il n'y a tout simplement pas d'autre façon de se nourrir.»
Comme pour Ludmila, chaque passage au supermarché est devenu un calvaire pour des millions de Russes. Maroussia, qui travaille comme institutrice et coursière pour boucler ses fins de mois, résume ainsi la situation. «Chaque visite au magasin est un coup dur pour le portefeuille. On a l'impression d'acheter non pas de la nourriture, mais des vêtements de marque», raconte-t-elle en choisissant minutieusement entre une tomate trop lisse, comme sortie d'un coffre à jouets, et une salade flétrie.
«Maintenant, je scrute les étiquettes, je compare les prix, je pèse chaque achat, énumère Maroussia. Un repas fait maison se planifie comme une sortie au restaurant d'autrefois. Les tomates, les concombres, le fromage, la viande… Tout a augmenté, parfois de 30%, parfois davantage.»
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«Le film d'horreur le plus terrifiant de l'année est dans vos supermarchés»
Depuis janvier 2026, rien ne semble échapper à la flambée des prix en Russie. Viande, lait, farine, pommes de terre, pâtes: tous les produits du quotidien sont touchés. Mais la hausse ne s'arrête pas à l'alimentation. Savon, dentifrice, lessive, chaussettes, médicaments: chaque passage en caisse devient nettement plus coûteux. Selon un sondage de l'organisation américaine Gallup, publié en octobre 2025, environ un tiers des Russes déclarent manquer d'argent pour se nourrir, tandis que 39% d'entre eux estiment que la situation économique de leur région se dégrade.
Les données officielles confirment ce malaise. Entre fin décembre 2025 et début février 2026, les prix alimentaires ont progressé de 3,4%, soit deux fois plus que l'année précédente sur la même période. Les prix des légumes ont particulièrement flambé: celui des concombres a bondi de 34%, celui des tomates de 13,6%. «Pourquoi le kilo de fruit du dragon coûte deux fois moins cher qu'un kilo de concombres?», s'indigne une internaute.
Une salade de tomates et de concombres est devenue un luxe. Sur les réseaux sociaux, les étudiants plaisantent: «Le film d'horreur le plus terrifiant de l'année est déjà dans vos supermarchés.» Les fleuristes, eux, font des bouquets avec des concombres pour surprendre une fille avec quelque chose de plus cher que les roses. D'autres ironisent: «Ce n'est ni dans l'or ni dans le pétrole qu'il fallait investir, mais dans les concombres.»
Dans le Primorié, région de l'Extrême-Orient russe, des députés ont même déposé une requête pour organiser une première manifestation contre la hausse des prix. «Les gens se plaignent des tarifs dans les magasins. Beaucoup ont reçu des factures de janvier exorbitantes. Une connaissance me racontait que, pour le chauffage et l'électricité d'un appartement d'une pièce de 30 mètres carrés dans le quartier de Tikhaya, la facture s'élevait à 6.000 roubles [environ 63 euros, ndlr]», explique le député Alexander Sustov.
Les conseils osés des responsables politiques
La colère sociale n'est pas nouvelle: en novembre 2025, près de 300 ouvriers participant à la construction d'une installation nucléaire de l'Institut Orguenergostroï, à Dimitrovgrad (sud-est de la Russie occidentale), étaient descendus dans la rue pour protester contre des salaires impayés. Après des mois de retard, ils n'avaient rien perçu durant deux mois consécutifs.
Face à cette inflation galopante, certains responsables politiques multiplient les conseils incongrus. Des députés suggèrent aux citoyens de cultiver eux-mêmes leurs légumes. Une élue régionale assure que, grâce au jardinage et à la cueillette, «rien n'a augmenté» pour elle, exhortant la population à «ne pas être paresseuse». Le contraste entre ces discours et la réalité vécue engendre une colère sourde mais croissante.

Une cliente russe dans les rayons d'un supermarché de Moscou (Russie), en février 2026. | Raisa Aronova
Le principal objet d'indignation publique s'est cristallisé autour d'Alexander Klimochkin, ministre des Finances de la République de Carélie, dans le nord-ouest de la Russie. Le 1er février, il a proposé le «défi février sans dépenses»: un mois entier à n'acheter que l'essentiel, en évitant vêtements, sorties, taxi ou cinéma, «pour transformer l'économie en jeu». Les réseaux sociaux s'embrasent: «Quelles autres dépenses devrais-je réduire? L'hypothèque? La nourriture?», s'indigne un internaute.
La confiance des consommateurs a chuté à son plus bas niveau depuis trois ans et plus de la moitié des Russes interrogés dans un sondage signalent une «très forte» hausse des prix. Officiellement, d'après la Banque centrale de Russie, l'inflation était de 5,6% en 2025, mais le Fonds monétaire international (FMI) l'estime à 9%, soit plus du double de la moyenne mondiale.
L'objectif de la flambée des prix: le financement de la guerre
La forte hausse des prix des légumes s'explique en partie par des facteurs saisonniers. L'hiver rigoureux a alourdi les coûts de chauffage et d'éclairage des serres, tandis que les basses températures compliquent le stockage des produits frais. Mais d'autres causes jouent également un rôle. L'économiste Maxim Blant souligne que l'augmentation de la TVA, passée de 20% à 22% au 1er janvier, a frappé l'ensemble de la chaîne des prix: transport, services et produits alimentaires. Le gouvernement russe a annoncé que cette mesure devait rapporter plus d'un milliard de milliards de roubles (soit environ 10,5 milliards d'euros), destinés prioritairement au «financement de la défense et de la sécurité», autrement dit à la guerre en Ukraine.
«Mais, comparés aux Ukrainiens, nous n'avons pas vraiment de quoi nous plaindre dans la vie quotidienne. Si la paix doit passer par nos réfrigérateurs vides, qu'elle arrive le plus vite possible», nuance un Russe anonyme, rencontré dans les allées d'un supermarché.
Début février, le Premier ministre Mikhaïl Michoustine continuait pourtant de présenter l'économie russe comme «stable», malgré une croissance limitée à 1% en 2025. Vladimir Poutine, pour sa part, attribue le ralentissement à la baisse de l'inflation, assurant que les prix ne devraient pas flamber.
Les premières années de l'invasion de l'Ukraine avaient connu une croissance rapide, certes accompagnée d'une inflation débridée. Mais en ce début d'année 2026, l'économie russe montre des signes d'essoufflement. La croissance ralentit à un rythme «tortue», pénalisée par la chute des prix du pétrole. Les revenus pétroliers et gaziers, pivots du budget de l'État, ont été réduits de moitié par rapport à janvier 2025, enregistrant le plus faible résultat depuis plus de cinq ans.
Parallèlement, les sanctions occidentales ont fait flamber les prix de l'énergie domestique et du transport, alourdissant directement le coût des biens de consommation courante. La guerre russo-ukrainienne continue de peser sur l'économie russe: la baisse des revenus pétroliers et gaziers, combinée à l'éloignement progressif de l'Inde et de la Chine –principaux clients de la Russie– et à la hausse des dépenses militaires, qui représentent près de la moitié du budget de l'État, entraîne une réduction progressive du financement de la protection sociale, de l'éducation et de la santé.





























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