Cinq milliards cinq cents millions d’euros. C’est la facture publique du système censé sauver Venise des eaux, un chiffre qui aurait déjà de quoi donner le vertige si l’histoire s’arrêtait là. Mais elle ne s’arrête pas là : depuis son entrée en service en 2020, le MOSE engloutit chaque année une somme que personne n’avait vraiment budgétée au moment de signer les premiers contrats en 2003. Un système qui protège, certes, mais qui vieillit déjà mal, et dont les concepteurs n’avaient pas anticipé l’ampleur réelle de la montée des eaux qu’il devra affronter.
À retenir
- Un chantier de 20 ans qui a explosé les délais et budgets, marqué par des scandales de corruption impliquant le maire de Venise
- Les coûts d’entretien annuels dépassent les 100 millions d’euros, bien au-delà des 80-90 millions prévus
- Le MOSE fonctionne déjà au rythme prévu pour la fin du siècle, menaçant son intégrité structurelle bien avant l’échéance
Sommaire
- 78 digues et un chantier qui a duré vingt ans
- Le scandale qui a emporté un maire
- Une facture d’entretien qui ne cesse de grimper
- Un système déjà dépassé par la réalité climatique
78 digues et un chantier qui a duré vingt ans
Le principe du MOSE (Modulo Sperimentale Elettromeccanico) tient en une image simple : 78 vannes mobiles couchées au fond des trois passes qui relient la lagune de Venise à l’Adriatique, capables de se redresser pour bloquer l’entrée de la mer lors des grandes marées. 78 vannes de protection contre les inondations devraient permettre d’isoler la ville contre les hautes marées dépassant la hauteur critique de 110 centimètres au-dessus du niveau de la mer. Le chantier a démarré en 2003, mais l’idée trainait dans les cartons depuis bien plus longtemps.
Le calendrier, lui, a explosé. Le premier test complet a été achevé avec succès le 10 juillet 2020, et après de multiples retards, dépassements de coûts et scandales, le projet a manqué son échéance de 2018 (initialement fixée à 2011) et celle de 2021. L’inauguration officielle a eu lieu le 3 octobre 2020, avec une première activation immédiate qui a évité l’inondation de la place Saint-Marc. Il aura donc fallu près de deux décennies pour boucler un ouvrage qui, sur le papier, devait être livré en moins de dix ans.
Le scandale qui a emporté un maire
En juin 2014, l’affaire éclate au grand jour et prend des allures de séisme politique. 35 personnes, dont le maire de la ville, ont été arrêtées par la Guardia di Finanza, Giorgio Orsoni étant soupçonné d’avoir financé sa campagne électorale de 2010 avec de l’argent sale. Parmi les personnes visées, un ancien ministre de la Culture, un général à la retraite, des chefs d’entreprise et plusieurs élus régionaux. Selon les enquêteurs, la mise en place d’une caisse noire alimentée par des fonds provenant d’un système de fausses factures et de pots-de-vins aurait permis de récolter quelques 20 millions d’euros, versés sur des comptes à l’étranger.
Orsoni finira par démissionner quelques jours plus tard, lâché par son propre parti. Ce n’était pas un simple dérapage isolé : le système de corruption gangrenait l’attribution des marchés depuis des années, gonflant mécaniquement la facture finale d’un chantier déjà pharaonique. Ironie du sort : le mot MOSE, contraction du nom de Moïse, celui qui sépare les eaux, est devenu synonyme dans la presse italienne de gabegie publique plutôt que d’exploit d’ingénierie.
Une facture d’entretien qui ne cesse de grimper
Le vrai problème, aujourd’hui, ce n’est plus le coût de construction. C’est celui du fonctionnement. Les estimations officielles évoquaient à l’origine 80 à 90 millions d’euros par an pour faire fonctionner correctement l’ouvrage, mais selon de nombreux experts le chiffre dépasserait les 100 millions, notamment parce que les expertises sur les charnières des vannes ont révélé des signes de défaillance avant même que le MOSE n’entre en service. Une prophétie qui s’est largement vérifiée.
La corrosion, justement, reste le talon d’Achille du système. Sa réalisation a été marquée par une durée de travaux exceptionnellement longue, des défis technologiques inédits liés notamment aux conditions marines et à la corrosion, et de nombreuses controverses politiques, économiques et environnementales. Des inspections menées dès 2019, avant même la mise en service complète, avaient déjà révélé des charnières endommagées et des caissons rouillés. L’eau salée ne fait pas de cadeau à l’acier, même le plus résistant, et les 78 vannes passent le plus clair de leur temps immergées dans un environnement particulièrement agressif.
À cela s’ajoute un phénomène moins spectaculaire mais tout aussi coûteux : l’envasement progressif des caissons qui logent les vannes au fond des passes. Chaque cycle de nettoyage, chaque contrôle des soudures, chaque remplacement de pièce mobilise des équipes spécialisées et des pontons dédiés, dont l’un, le « Jack-up », a été conçu spécifiquement pour ces opérations de maintenance périodique. Le tout, sept jours sur sept, puisqu’une marée exceptionnelle ne prévient jamais à l’avance.
Un système déjà dépassé par la réalité climatique
C’est peut-être là que le bât blesse le plus. Le MOSE a été pensé pour un rythme d’activation modéré, adapté à des projections de montée des eaux qui semblaient raisonnables au moment de sa conception dans les années 1990. Or la réalité va plus vite que prévu. Entre 2020 et 2025, le MoSE a évité 108 inondations, soit un peu plus de vingt fermetures par an en moyenne, un rythme d’activation qui a de quoi inquiéter les ingénieurs eux-mêmes.
Une étude publiée début 2026 dans la revue Scientific Reports, menée par le chercheur italien Piero Lionello et une quinzaine de co-auteurs européens, est venue confirmer les craintes. Le MoSE travaille à un rythme que les planificateurs avaient imaginé pour le siècle prochain, et il a suffi de regarder le calendrier pour comprendre que quelque chose s’était brisé dans l’hypothèse initiale. Les chercheurs y dessinent quatre scénarios d’adaptation possibles pour la lagune à l’horizon 2300, dont aucun n’est franchement rassurant, l’un d’eux évoquant même l’hypothèse, extrême, d’un démantèlement partiel de la ville. Le GIEC, dans son sixième rapport, évoque une hausse du niveau moyen des mers comprise entre 44 et 76 centimètres d’ici 2100 selon la trajectoire d’émissions suivie, une fourchette qui n’exclut pas des scénarios nettement plus sombres si les calottes polaires se dérobent plus vite que prévu.
Le paradoxe est cruel : plus le climat se dérègle, plus le MOSE doit se lever souvent, plus il s’use vite, plus l’entretien coûte cher, année après année, sans qu’aucune de ces dépenses n’ait jamais figuré dans le devis initial présenté aux contribuables italiens et européens en 2003. Un rythme d’usure conçu pour un siècle, mais déjà atteint en cinq ans d’exploitation, voilà ce que personne n’avait osé écrire noir sur blanc dans le projet d’origine.
Sources : bonjourvenise.fr | statistique.aunaturelbites.com


1 day_ago
54



























.jpg)






French (CA)