Un hangar assez grand pour avaler la tour Eiffel couchée sur le flanc, sans qu’elle touche le moindre mur. Voilà ce qui reste, au sud de Berlin, du rêve le plus fou de l’industrie aéronautique allemande des années 2000 : un dirigeable-cargo capable de soulever 160 tonnes sans piste ni grue. Le projet a coulé. Le bâtiment, lui, tient toujours debout, et abrite désormais des palmiers, une plage artificielle et des flamants roses en plastique.
À retenir
- Un mastodonte volant censé révolutionner le transport de charges lourdes : qu’est-il advenu du projet ?
- 300 millions d’euros investis pour un hall unique au monde : comment tout s’est effondré en quelques années
- Du projet technologique utopiste au paradis tropical artificiel : une reconversion radicale qui rapporte aujourd’hui 13 fois l’investissement
Sommaire
- Le pari fou d’un dirigeable capable de soulever 160 tonnes
- Une faillite retentissante et un hangar bradé
- De hangar à dirigeables à paradis tropical artificiel
Le pari fou d’un dirigeable capable de soulever 160 tonnes
Tout commence en 1996 avec la création de CargoLifter AG, une société qui veut réinventer le transport de charges lourdes grâce à un dirigeable géant, le CL160. L’idée séduit les investisseurs : une offre publique en Bourse a lieu en mai 2000, et la structure actionnariale qui en résulte se caractérise par une forte proportion de petits investisseurs, attirés par une importante couverture médiatique des nouvelles technologies promises. L’euphorie de la bulle internet fait le reste.
Pour construire ce mastodonte volant, il faut d’abord un mastodonte immobile. Sur un ancien aérodrome militaire de Brandebourg (utilisé par la Luftwaffe puis par l’armée soviétique, et qui a même vu atterrir Gagarine en 1963 selon les archives du site), CargoLifter érige entre 1998 et 2000 un hangar sans équivalent : 360 m de long sur 210 m de large pour une hauteur de 107 m, avec 5,5 millions de m³, l’un des plus grands bâtiments au monde en volume, et le plus grand hall simple sans pilier de soutien interne. Baptisé l’Aerium, il coûte à lui seul 78 millions d’euros.
Le reste de l’argent part en fumée dans l’ingénierie. Selon un article de Forbes publié en 2002, CargoLifter, prétendant fabriquer des dirigeables de transport lourd, avait alors levé 263 millions de dollars auprès d’investisseurs sans qu’un seul appareil ne soit terminé. Une équipe de plus de 260 ingénieurs planche sur le projet, mais les coûts explosent plus vite que l’hélium ne monte. Le Land de Brandebourg met la main à la poche via des subventions publiques, dans l’espoir de faire de la région un pôle technologique. Rien n’y fait.
Une faillite retentissante et un hangar bradé
Le krach boursier post-11-Septembre achève l’entreprise. CargoLifter est victime du ralentissement de l’aviation qui suit les attentats du 11-Septembre et de la crise financière de 2002, et fait faillite en juin 2002. Le dirigeable CL160, lui, ne sortira jamais de sa planche à dessin : l’appareil n’a jamais été construit et l’entreprise a fait faillite en juillet 2002.
Le hangar devient alors un actif encombrant à liquider. En 2003, les liquidateurs organisent la vente. Résultat, un bradage retentissant : en juin 2003, les administrateurs judiciaires vendent le hall et 500 hectares de terrain à la société malaisienne Tanjong, qui transforme le hall en parc de loisirs baptisé Tropical Islands Resort. Le montant de la transaction ? 17,5 millions d’euros pour l’ensemble hangar et foncier, soit à peine plus de 20 % du coût de construction du seul bâtiment. Un site américain spécialisé résume la mésaventure d’une formule sans détour : la société était à sec en 2002, et en 2003 elle a été forcée de vendre le hangar, qui lui avait coûté 78 millions d’euros à construire, avec une décote spectaculaire de 80 %.
De hangar à dirigeables à paradis tropical artificiel
Transformer une cathédrale d’acier conçue pour des essais aérostatiques en parc aquatique tropical n’avait rien d’évident. Tanjong s’y attelle pourtant, et le parc ouvre ses portes le 19 décembre 2004, offrant aux visiteurs un environnement exotique de forêt tropicale avec plage, soleil artificiel, palmiers, orchidées et une bande sonore de chants d’oiseaux. Le décor est complet : sable importé, température maintenue autour de 26 degrés toute l’année, et une capacité qui donne le vertige pour un site couvert.
C’est aujourd’hui le plus grand parc aquatique intérieur du monde, plus vaste que le World Waterpark du West Edmonton Mall au Canada, et il peut accueillir jusqu’à 8 200 visiteurs par jour. Autour de 600 personnes y travaillent en permanence, un chiffre qui dépasse largement les effectifs qu’employait CargoLifter au moment de sa chute.
Le site a changé de mains une nouvelle fois en 2018. Le groupe espagnol Parques Reunidos a racheté Tropical Islands en décembre 2018 pour la somme de 226 millions d’euros, soit près de treize fois le prix payé par les Malaisiens quinze ans plus tôt. Ironie de l’histoire : ce montant se rapproche presque de la facture totale du naufrage CargoLifter. Le hangar conçu pour faire décoller l’Allemagne dans les airs vaut aujourd’hui son pesant d’or, mais les pieds bien ancrés dans le sable artificiel de Brandebourg.
Sources : en.wikipedia.org | wikimemoires.net


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