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Décédé le 22 mai 2018, Philip Roth a laissé aux lecteurs de nombreux chefs-d'œuvre : Goodbye, Columbus (National Book Award), Portnoy et son complexe, Pastorale américaine (prix Pulitzer de la fiction), La Tache, Le Complot contre l'Amérique… Pourtant, tout au long de sa carrière et même aujourd'hui, il a été, pour certains, "considéré comme un pornographe misogyne et méchant", écrit Marc Weitzmann dans son essai La part sauvage.
Ce dernier est plutôt bien placé pour prendre la défense de l'auteur américain. Il ne l'a pas seulement interviewé à plusieurs reprises mais est devenu, aussi, un ami intime pendant quasiment vingt ans. Roth fut tout simplement "l'un des rares dont la présence" lui avait "évité de devenir plus dingue" encore qu'il ne l'était "déjà".
Écrivain, critique, traducteur et producteur radio, Marc Weitzmann raconte avoir fait sa connaissance, via son travail de journaliste. Ils se sont rencontrés à plusieurs reprises mais, en 2002, un entretien a tout changé. Roth se lie d'amitié avec celui qu'il appelait "le bandit français". Au point de déjeuner deux fois par semaine en sa compagnie au Samovar, un restaurant russe de New York. Le Français mâtine son texte de souvenirs personnels et d'anecdotes succulentes, notamment lorsqu'il découvrait en tant que premier lecteur les nouveaux manuscrits de Roth. Quel privilège…
On en apprend beaucoup sur l'auteur américain notamment sur sa santé physique (maux de dos) et mentale (sa dépression) et bien évidemment sur sa littérature. Le début de chaque manuscrit le renvoyait, ainsi, à son "amateurisme", Roth avait un côté control freak et s'engageait à fond dans l'écriture. Sa soif de liberté s'est forgée, entre autres, à Prague. L'auteur américain a pris des risques pour diriger une collection chez Penguin et faire connaître les auteurs de l'Est pendant la guerre froide, grâce à la nièce de Kafka. Notamment Milan Kundera et Jiri Weil.

Weitzmann éclaire, surtout, à la lumière de son expérience et de ses interviews, la genèse des ouvrages du natif de Newark. Un essai passionnant pour comprendre l'effondrement américain car La part sauvage rappelle l'imagination de Roth et ses talents pour l'anticipation. Dans Le Complot contre l'Amérique, il imagine, par exemple, une uchronie dans laquelle le parti fasciste de Charles Lindbergh a pris le pouvoir dans les années 40 aux États-Unis. Le héros de La Tache est victime du "politiquement correct" et prédit la vague "wokiste" dès les années 2000. Le pitch : Coleman Silk, un Afro-Américain qui se fait passer pour Juif est forcé de démissionner de son université, pour avoir prononcé le mot spook (nègre). Roth expliqua dans un entretien le dilemme auquel sont confrontées les minorités : "rester loyal aux injonctions de la tribu et à ses valeurs […] ou céder à la tentation d'une liberté individuelle". Il a été beaucoup critiqué au sein de sa communauté notamment après la publication de Portnoy et son complexe racontant la vie sexuelle d'un juif américain. Un texte qui fut censuré en Australie.
Philip Roth, le sexe et la mortOutre des passages sur Les Inrocks (dont il a créé la rubrique littéraire), la banalité de l'existence, la "part sauvage" de celles-ci ou Michel Houellebecq, Marc Weitzmann dresse brillamment le portrait de notre époque "post-littéraire". Entre censure, polarisation des débats, réactions émotives, baisse de l'attention, oubli de la nuance et bien évidemment la résurgence de l'intolérance et de l'antisémitisme aux États-Unis et en France. Ce texte lui a valu le prix Femina de l'essai.
La part sauvage |Essai | Marc Weitzmann, Grasset, 384 pp. | Prix24 €, numérique 17 €
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