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Consacrer trois minutes maximum à l’épisode d’une série, ingurgiter des images en format vertical sur un cellulaire, voire regarder un film en accéléré. Notre manière de consommer la télévision et le cinéma change. Cet enjeu fait partie des questions qui seront abordées lors du Congrès de l’Association québécoise de la production médiatique (AQPM) les 21 et 22 avril à Gatineau.
C’est l’occasion de faire le point sur l'état de l'industrie et d'essayer de trouver des idées innovantes, de susciter des questionnements et d'inspirer, indique la présidente-directrice générale de l'AQPM, Hélène Messier.

Hélène Messier, PDG de l’AQPM
Photo : Offert par l'AQPM
Ce rendez-vous permettra aussi d’échanger sur les préoccupations du milieu. La PDG cite entre autres la diminution de 20 % du volume de production québécoise dans les deux dernières années, mais aussi la concurrence des plateformes, l'accès à des contenus étrangers multiples et leur attrait chez les jeunes.
À ce constat s’ajoute une nouvelle façon de consulter les produits médiatiques et des habitudes en plein changement, comme le confirme Hélène Messier.
Les gens ont le choix et vont changer rapidement de contenu s’ils ne se sentent pas interpellés.
Ils consomment aussi avec plus d'un appareil à la fois. On va écouter un contenu sur un téléviseur, par exemple, mais en même temps, on va regarder sa tablette, son téléphone. Et ça change un peu aussi la façon de fabriquer le contenu, poursuit-elle.
Pour demeurer aussi captivantes que possible, les séquences proposées sont de plus en plus courtes, le rythme de la narration s’accélère et les formats verticaux, généralement regardés sur le pouce lors de déplacements, se multiplient.
La lenteur devrait aussi pouvoir s'apprécier et je pense qu'on est en train de perdre cette capacité à regarder une œuvre dans son entièreté, en respectant l'intention des créateurs, met en garde Hélène Messier.
S’adapter ou résister?
Les professionnels du milieu devraient-ils s'adapter à ces manières inédites de visionner les contenus vidéos? La PDG de l’AQPM préconise en la matière une approche diversifiée.
On devrait offrir une variété de contenus, sans sacrifier toute une industrie à de nouveaux diktats qui vont peut-être changer déjà dans quelques années.
Il n’en reste pas moins que certains acteurs du milieu tentent de défricher ce terrain naissant pour s’adapter aux exigences du public. C’est le cas de Sabine Daniel, productrice et fondatrice des productions Play à Ottawa.

Au congrès de l’AQPM, Sabine Daniel témoignera de la transformation du milieu audiovisuel lors du panel intitulé «Tournez vos écrans ! La vie en 9:16». (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Olivier Plante
On ne fait ni un film, ni une série télé, ni une émission verticale pour nous. On le fait pour un public et on doit toujours savoir quel est ce public : qui consomme, comment, où il se trouve, ce qu’il représente et ce qu'il veut consommer.
Cette dernière estime que la télévision linéaire doit se transformer pour s'adapter. Pour ce faire, la productrice préconise un changement de « méthodologie et de format », avec un passage aux vidéos verticales.
Plus courts et plus rapides, ces formats qui existent depuis longtemps sur TikTok, Instagram et Snapchat, concède la Franco-Ontarienne d’adoption, se révèlent prometteurs. Ils permettent, selon elle, de mieux contrer une compétition féroce, marquée par des téléspectateurs exposés à une multitude de contenus à l’international, en allant chercher des sources de financement à l’étranger.
Des productions canadiennes pour un marché chinois

Sorte de Netflix des séries verticales, la plateforme chinoise ReelShort connaît depuis 2022 un certain succès avec ses épisodes d’environ une minute.
Photo : Capture d'écran
Entre autres projets qui l’occupent en ce moment, Sabine Daniel évoque la production de six séries verticales, dont trois sont déjà dans la boîte pour des plateformes et des applications mobiles chinoises, poursuit la productrice, citant notamment ReelShort et DramaBox.
Sorte de Netflix où les récits verticaux foisonnent, ces plateformes contrôlent le narratif, en imposant des textes à des histoires filmées dans des paysages naturels, urbains ou ruraux canadiens.
La productrice est consciente de cette occasion à double tranchant. Elle cite entre autres atouts la possibilité offerte aux créateurs d'ici de continuer de travailler dans leur domaine en milieu minoritaire, dans la langue de leur choix.
Pour raconter des histoires verticales, la productrice propose ainsi du contenu dans les deux langues officielles, et envisage de reproduire l’expérience en créole et en espagnol.
Elle espère toutefois que des initiatives émergeront au Québec et au Canada pour créer des plateformes comme ces compagnies chinoises qui détiennent le monopole, et ainsi absorber les productions locales qui commencent à migrer ailleurs.
Cet exode, il me fait aussi peur. J’y participe par survie et par besoin de produire du contenu pour cette génération qui ne consomme que sur le cellulaire. Alors, au lieu de les convertir à la télévision, allons où ils sont.
Dans ce contexte, la PDG de l’AQPM, Hélène Messier, souligne l’importance de maintenir la production ici, avec du contenu de qualité qui va être bien financé, qui va continuer d'être attractif pour les auditoires, au risque de perdre rapidement nos éléments les plus créatifs.
Mettre le frein sur les projections en accéléré

Le film «Amour Apocalypse», de la réalisatrice Anne Émond, sera projeté en accéléré – 1,5 fois la vitesse normale – lors des Rendez-vous Québec Cinéma.
Photo : Immina Films
Les tentatives de s’adapter au public ne concerne pas que l’audiovisuel. Du côté du septième art, la proposition de projeter en accéléré le film Amour Apocalypse d’Anne Émond aux Rendez-vous Québec Cinéma, pour attirer les jeunes spectateurs, a suscité de nombreuses réactions.
Est-ce que cette projection a soulevé des débats? Est-ce que ça a permis aux gens de se positionner par rapport à cette habitude de regarder des films en accéléré? Je pense que oui. Puis je pense que c'est tant mieux, analyse l’enseignante en cinéma et en médias au Cégep de l'Outaouais, Émilie Fafard-Blais.
Mais dans ce débat, la jeunesse a le dos large, déplore l’enseignante. Cette dernière fait valoir que le rapport à la perte de temps, entre guillemets, est assez généralisé dans la population.
Quand j'en ai parlé avec mes étudiants, ils étaient très choqués. Pour eux, c'était comme trahir l'œuvre de la cinéaste, qui avait été réfléchie à ce rythme-là.
Cette dernière reconnaît toutefois que les jeunes spectateurs regardent beaucoup d'images rapidement et en consomment énormément, sans nécessairement avoir le recul pour réfléchir à ces images-là.

Enseignante au Cégep de l’Outaouais, Émilie Fafard-Blais participera au panel baptisé «Les jeunes “ghostent”-ils le cinéma québécois?» lors du Congrès de l’AQPM.
Photo : Offert par Émilie Fafard-Blais / Jean-Philippe Pernot
C'est ça qui est génial avec le cégep, c'est que c'est le bon moment pour amener des réflexions sur le type de consommation qu'on fait des médias. Et c’est aussi le bon moment pour habituer les jeunes à regarder les choses autrement, différemment, encourage l’enseignante.
Hélène Messier abonde dans son sens. Il y a un travail d’éducation à faire pour amener la culture auprès des jeunes.

Tordant le cou aux idées reçues, Hélène Messier souligne qu’une étude sur le public des cinémas québécois démontre l’intérêt des jeunes spectateurs.
Photo : Getty Images / izusek
Je pense qu'on ne devrait pas abandonner avant d'avoir essayé encore plus. Il y a des initiatives à explorer avant de tenter de s'adapter à ces nouvelles habitudes de consommation.
À ces défis s’ajouteront d’autres questions soulevées lors du Congrès de l’AQPM, dont de nombreuses consacrées à l’intelligence artificielle. Mme Messier soulève aussi le bilan intéressant du ministre de la Culture et des Communications, Mathieu Lacombe, mais rappelle l’attente d’une réponse officielle du gouvernement sur le rapport du Groupe de travail sur l'avenir de l'audiovisuel.
On a entendu la première ministre Christine Fréchette nous dire que la culture était très importante pour elle. On a hâte de voir comment ça va se déployer dans les prochaines semaines et si Mathieu Lacombe sera encore le porteur du dossier, ce que l'on souhaite, conclut la PDG de l’AQPM.


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