À 25 kilomètres des côtes canadiennes de Terre-Neuve, un bout de France résiste depuis cinq siècles. On y paie en euros, on y élit un député à l’Assemblée nationale, on y lit Le Monde et on y applique le Code civil. Bienvenue à Saint-Pierre-et-Miquelon, dernier lambeau de ce qui fut, pendant deux siècles, l’un des plus vastes empires coloniaux du monde.
À retenir
- Comment un petit bout de France a survécu à la disparition d’un empire colonial en Amérique du Nord
- L’époque où Al Capone faisait affaires sur ces îles pendant la Prohibition américaine
- Pourquoi ce territoire français fait aujourd’hui face à des défis structurels malgré son statut unique
Sommaire
- Un confetti français au milieu de l’Atlantique Nord
- Cinq siècles de bras de fer franco-britannique
- La Prohibition, ou quand Al Capone faisait des affaires en territoire français
- La ZEE amputée et le défi de l’avenir
Un confetti français au milieu de l’Atlantique Nord
Officiellement baptisée « Collectivité territoriale de Saint-Pierre-et-Miquelon », cet archipel est un territoire autonome de la République française situé dans l’océan Atlantique Nord, à environ 25 kilomètres au sud de la côte de l’île de Terre-Neuve. Le territoire, d’une superficie de 240 km², est composé de trois îles : Saint-Pierre, Langlade et Miquelon. Pour donner une échelle, c’est à peine plus grand que la ville de Paris intra-muros. Mais la taille n’a rien à voir avec le poids symbolique.
Avec une population d’environ 6 000 habitants, cet ensemble d’îles constitue le seul territoire français d’Amérique du Nord. Six mille personnes, soit à peu près la population d’un bourg de province normande, qui vivent néanmoins sous la juridiction de Paris, votent aux élections présidentielles françaises et partent en vacances dans l’Hexagone comme on prend le train jusqu’à Lyon. Géographiquement proches de l’Amérique du Nord, culturellement ancrés en Europe : ce paradoxe, vécu au quotidien, est l’identité même de l’archipel.
Bien que situé à la même latitude que Nantes, Saint-Pierre-et-Miquelon présente un climat rigoureux, de type océanique froid et humide, soumis à l’influence des masses d’air polaire continental des régions arctiques et des courants froids du Labrador. Les hivers y sont longs, les brouillards fréquents, et la mer rarement clémente. Un décor qui colle parfaitement à l’histoire tourmentée de ces îles.
Cinq siècles de bras de fer franco-britannique
C’est l’explorateur français Jacques Cartier qui prend réellement possession de l’île Saint-Pierre en 1536. Dès la fin du XVIe siècle, des pêcheurs bretons, normands et basques s’établissent dans l’archipel, alors rattaché à la côte française de Terre-Neuve. La morue, alors denrée quasi-monétaire en Europe catholique, est le moteur de tout. En 1786, la pêche à Saint-Pierre-et-Miquelon constituait 60% du tonnage des pêches maritimes françaises et employait 45% des hommes. Un chiffre vertigineux pour des îles que beaucoup seraient incapables de pointer sur une carte.
Les guerres franco-britanniques transforment l’archipel en ballon de rugby diplomatique pendant plus d’un siècle. En 1779, les îles sont attaquées par l’Angleterre, en pleine guerre d’indépendance américaine. La population est déportée, et il faudra attendre le traité de Versailles de 1783 pour que l’archipel revienne sous le giron français. Après la défaite des plaines d’Abraham à Québec, en 1759, la France perd toutes ses colonies d’Amérique du Nord, mais elle réussit à obtenir, en guise de dédommagement de la part du gouvernement britannique, la restitution des petites îles au sud de Terre-Neuve. Après plus d’un siècle de traités et d’échanges avec la Grande-Bretagne, l’archipel devient définitivement français en 1816.
Aujourd’hui, les habitants de ces îles sont en grande majorité les descendants des pêcheurs basques, bretons et normands. Le cordon n’a jamais été coupé, ni historiquement, ni administrativement. Là où le Québec a négocié son rapport à la France sur des siècles d’éloignement, Saint-Pierre-et-Miquelon, elle, est restée branchée sur Paris en permanence.
La Prohibition, ou quand Al Capone faisait des affaires en territoire français
L’épisode le plus rocambolesque de l’histoire de l’archipel s’écrit entre 1920 et 1933. Dès 1922, Saint-Pierre-et-Miquelon devient la plaque tournante d’un immense trafic d’alcool destiné aux États-Unis. La raison est simple et légale : du fait de son statut de colonie française, la loi américaine, le « Volstead Act », n’y était pas applicable. Whisky canadien, champagne français, cognac ou rhum transitent par l’archipel avant d’être acheminés clandestinement vers les côtes américaines.
Jusqu’en 1933, date où la prohibition est levée, c’est quelque 300 000 caisses d’alcool qui passent par an dans l’archipel. Al Capone lui-même s’intéresse à l’archipel. L’activité économique est relancée, c’est une période de grands travaux, notamment portuaires. Le bois des caisses d’alcool abandonnées sert de combustible et à la construction de nombreuses maisons, parmi lesquelles la villa Cutty Sark, entièrement réalisée à partir de caisses de whisky éponyme. Un patrimoine bâti assez unique au monde.
Mais à Saint-Pierre-et-Miquelon, la fin de la prohibition fait une tout autre ambiance : l’archipel voit disparaître du jour au lendemain l’activité qui avait profondément transformé son économie pendant plus d’une décennie. Le retour à la réalité est brutal. La morue reprend ses droits, jusqu’à ce qu’elle aussi fasse défaut.
La ZEE amputée et le défi de l’avenir
L’économie de Saint-Pierre-et-Miquelon a connu un revers brutal en 1992 avec la sentence du tribunal arbitral de New York, qui a réduit la zone économique exclusive de l’archipel, et la décision du Canada de réduire le quota de pêche à la morue, en raison du risque réel d’épuisement des stocks. La France réclamait 47 000 km² de zone maritime. L’arbitrage international n’en accorde que 12 400 km². Résultat ? Une économie déjà fragile, asphyxiée davantage encore.
La zone maritime attribuée depuis à l’archipel se limite à la zone économique exclusive de 12 milles marins à l’est, 24 milles marins à l’ouest, et un corridor de 200 milles marins de long par 10 de large, orienté nord-sud. Une géographie absurde sur le papier, dessinée à la règle par des juristes new-yorkais, qui dit tout de la tension persistante entre Paris et Ottawa sur ce dossier.
Depuis 2003, l’archipel possède le statut de collectivité d’outre-mer. L’archipel est représenté par un député et un sénateur au Parlement français, ce qui lui confère une voix réelle dans les débats nationaux, même si, dans les couloirs du Palais Bourbon, peu de collègues savent exactement où ces îles se trouvent. L’âge médian y est de 47,6 ans, le vieillissement de la population constituant l’un des enjeux structurels les plus pressants pour les décennies à venir, dans un archipel où les jeunes partent souvent faire leurs études en France… et n’y reviennent pas toujours.
Ce que Saint-Pierre-et-Miquelon incarne, au fond, dépasse largement son minuscule périmètre. C’est la preuve vivante qu’un empire peut disparaître sans que ses traces s’effacent entièrement. La France a perdu le Canada, la Louisiane, Haïti. Il lui reste 242 km² battus par les vents du Labrador, où l’on paie en euros et où les panneaux de signalisation ressemblent à ceux de la nationale 12. Un anachronisme magnifique, suspendu entre deux continents et deux époques.
Sources : snpn.com | ici.radio-canada.ca


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