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ENQUÊTE - Certains sites montagnards enregistrent une affluence estivale importante, posant des problématiques de dégradation des milieux naturels. Entre médiation et réglementation, les territoires tentent de s’adapter pour concilier fréquentation et préservation.
Une prairie verdoyante, parsemée de dizaines de tentes éparpillées à l’horizon. L’image pourrait faire penser à celle d’un camping installé au cœur d’une vallée. Elle a en réalité été prise à 2 105 mètres d’altitude, aux abords du lac de la Muzelle, dans le massif des Écrins, en août 2025. « L’été dernier, nous avons compté jusqu’à 215 tentes sur le site. Nous avions déjà constaté une hausse du bivouac ces dernières années, mais là, on a battu un nouveau record », explique Pierrick Navizet, chef du service accueil-communication au sein du Parc national des Écrins. À 3 kilomètres à vol d’oiseau, le lac du Lauvitel, un splendide site entouré de sommets, voit lui aussi défiler les randonneurs. Accessible en 1 h 30 de marche, le lac enregistre certains jours des pics de fréquentation de 1 000 personnes, qui viennent profiter du paysage et de la fraîcheur des lieux.
Dans les Alpes, comme dans la plupart des massifs français, l’affluence estivale est en hausse depuis plusieurs années. La période de crise sanitaire a réveillé les besoins de vie au grand air de beaucoup d’urbains, qui ont découvert ou redécouvert ces espaces. Selon le baromètre montagne d’Atout France paru à l’été 2025, 41 % des Français avaient fréquenté la montagne en été ces trois dernières années. Au sein du Parc national des Écrins, les analyses sur le long terme, permises grâce aux capteurs installés sur les sentiers, témoignent d’un volume global de randonneurs moins important aujourd’hui que dans les années 1980 et 1990. Mais les sites les plus accessibles, comme Le Lauvitel, voient leur fréquentation augmenter et les mauvaises pratiques se multiplier : feux de camp, barbecues, paddle sur les lacs d’altitude, musique…
À l’image du lac de la Muzelle, les agents du parc observent également une très nette hausse du bivouac, autorisé entre 19 h et 9 h du matin et dont la pratique a été multipliée par deux entre 2021 et 2025. « Les conséquences sur les milieux sont directes, avec des tassements de la végétation ou des destructions liées aux feux, mais elles sont aussi indirectes, avec la pollution générée par la baignade dans les lacs ou la vaisselle que l’on fait dans les cours d’eau », précise Pierrick Navizet. S’ajoute aussi le bruit de fond, généré sur certains sites par le défilé des randonneurs et par les drones qui occasionnent un dérangement de la faune.
“Carte postale”
Dans les Pyrénées-Orientales, la fréquentation a bondi de 30 % depuis 2019, selon les chiffres du Parc naturel régional des Pyrénées catalanes. « On a ressenti un grand besoin de nature après le confinement, qui n’est jamais vraiment retombé depuis », observe Séverine Adroguer, directrice du parc. Certains secteurs concentrent aujourd’hui les visiteurs, à commencer par les lacs qui deviennent un objectif de balade dès que la température grimpe en vallée ou le site du Canigó, sommet emblématique de la région. « Jusqu’ici, le balisage des sentiers s’arrêtait à une certaine altitude. Au-delà, il était admis que seules les personnes les plus expérimentées pouvaient s’aventurer. Aujourd’hui, il suffit qu’une trace apparaisse sur une application sportive ou qu’une photo soit publiée sur les réseaux sociaux, pour que l’on retrouve du monde sur des sentiers qui peuvent être très exposés. »
À l’image de nombreux sites touristiques, la mise en valeur de certains paysages de montagne sur les réseaux sociaux se transforme immanquablement en hausse de fréquentation. « Les gens viennent chercher la carte postale qu’ils ont vu passer sur TikTok ou Instagram, sans toujours être conscients du milieu dans lequel ils sont », analyse Pierrick Navizet. À cet effet lié aux réseaux sociaux, s’ajoutent également les messages portés par les marques d’équipement outdoor et par les destinations : « On vend aujourd’hui la montagne avec de belles images, tournées par drone et montrant des personnes qui regardent un paysage, depuis leur tente ou près d’un feu… Tout cela contribue à diffuser des pratiques que l’on a envie de reproduire, alors qu’elles sont en réalité interdites. »
Médiation
Face à l’imaginaire très ancré de la montagne comme espace de liberté, les territoires cherchent à s’adapter pour réguler cette affluence. Dans les Hautes-Alpes, une partie de la route permettant d’accéder à la vallée de la Clarée, ferme désormais en juillet et août, pour limiter le trafic des voitures. La stratégie de communication a également changé à l’office de tourisme des Hautes-Vallées : « Nous ne communiquons plus sur certaines randonnées très fréquentées, et mettons en valeur d’autres secteurs pour réorienter les flux », explique Élodie Lefebvre, sa directrice. Dans les Pyrénées catalanes, 12 médiateurs sont engagés chaque été depuis trois ans, pour sensibiliser les visiteurs à la fragilité du milieu et au respect de la réglementation, notamment sur les feux. « Il n’est pas question d’aligner simplement des interdits, mais d’informer avec le sourire. Ici, tout le monde a besoin du tourisme. On ne veut pas mettre notre territoire sous cloche. »
Dans les Écrins, l’accent a aussi été mis sur la médiation, avec des agents qui vont à la rencontre des randonneurs, au niveau des principaux accès du parc. Un guide à destination des influenceurs a été diffusé en parallèle, pour que les publications mettant en valeur les sites du territoire s’accompagnent d’un message d’information, sur la préservation des espaces. Au mois de juin, un nouvel arrêté devrait également entrer en vigueur pour mieux encadrer la pratique du bivouac. Il prévoit notamment la possibilité de fixer des quotas maximaux de tentes sur certains sites. Et comme chaque été, des journées de contrôles seront organisées cette année sur le terrain, aux côtés des gendarmes et de l’Office français de la biodiversité, pour constater d’éventuelles infractions. « L’objectif n’est pas d’interdire le bivouac, appuie Pierrick Navizet. L’accès à la nature et à la montagne est important pour éveiller le public à la richesse de la biodiversité. Mais il faut que ça se passe dans le respect. »
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