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Millénariaux : l’indépendance à retardement

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À 30 ans, Ari Barboza vit toujours chez ses parents à Bradford, au nord de Toronto. Pour elle, la situation n’a rien d’inhabituel. Née au Brésil, elle explique que, dans sa culture, quitter le domicile familial avant de se marier est rarement considéré comme une étape nécessaire.

 Je ne comprends pas vraiment pourquoi tu partirais, lance-t-elle.

Son expérience reflète une tendance qui prend de l’ampleur au Canada.

Selon une nouvelle étude de Statistique Canada, les millénariaux sont plus nombreux que les générations précédentes à vivre chez leurs parents à l’âge adulte et moins nombreux à accéder à la propriété.

 Cette évolution n’est pas uniquement attribuable aux difficultés plus récentes en matière d’abordabilité, explique Samuel MacIsaac, analyste principal de recherche à Statistique Canada.

Selon lui, les résultats observés découlent plutôt de trois phénomènes qui se superposent : les difficultés croissantes d’accès au logement, l’étirement du parcours de vie et les changements démographiques.

Le recul de l’accès à la propriété

L’étude montre qu’en 2021, environ 26 % des millénariaux torontois, âgés de 25 à 39 ans, vivaient encore avec leurs parents, comparativement à 19 % à Vancouver.

À l’échelle nationale, la proportion des 25 à 39 ans vivant avec leurs parents a doublé en trois décennies.

Pour Colin Busby, directeur de l’engagement en politique publique à l’Institut C.D. Howe, les prix de l’immobilier demeurent néanmoins un facteur central.

 C’est une réaction naturelle face aux difficultés d’accès à la propriété, affirme-t-il.

Rester plus longtemps chez ses parents permet souvent d’accumuler une mise de fonds dans un contexte où le prix des propriétés a augmenté beaucoup plus rapidement que les revenus.

À Toronto, Simon Austin connaît bien cette réalité. Après une séparation, le travailleur autonome est retourné vivre chez ses parents afin de poursuivre son projet d’achat.

 Si je voulais continuer à économiser en vue d’acheter. Retourner à la maison était la seule option réaliste, explique-t-il.

Il économise depuis près de six ans dans l’espoir d’acheter un logement, mais il a dû mettre la clef sous la porte de sa maison unifamiliale de rêve.

Un condominium est probablement l’objectif le plus réaliste, affirme-t-il.

Tout le monde rêve d’avoir un jour un vrai chez-soi, une maison. Mais je pense que les espoirs décroissent dans le centre-ville de Toronto, parce qu’il n’y a pas vraiment beaucoup d’options. C’est un objectif assez lointain d’acheter une maison quand on est jeune.

L’étude révèle également que les aspirations immobilières elles-mêmes ont changé.

Alors que les baby-boomers devenaient principalement propriétaires de maisons unifamiliales, les millénariaux sont davantage propriétaires de condominiums et d’appartements.

Selon M. Busby, cette évolution reflète une transformation plus profonde du marché immobilier.

 Le type de logement disponible doit changer et devenir plus varié pour offrir davantage d’options aux jeunes ménages, soutient-il.

Pour certains millénaires, comme Shaun Bryanton, une voie vers l’accession à la propriété consiste à partir des grands centres urbains.

Vue aérienne du centre-ville de Sudbury.

Certains millénariaux disent que le seul moyen de pouvoir acheter une propriété est de quitter les grands centres urbains pour des villes comme Sudbury, au nord de l’Ontario. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Yvon Thériault

 Nous avons accepté la réalité : nous ne serions jamais propriétaires dans le Sud de l’Ontario, raconte le professeur au collège Cambrian à Sudbury.

Après avoir quitté Bradford, il a acheté un duplex à Sudbury en 2018 pour 260 000 $. La présence d’un logement locatif au sous-sol lui a permis de se qualifier pour un prêt hypothécaire. Aujourd’hui, sa famille possède une propriété de 80 acres à l’extérieur de la ville.

Selon lui, l’écart entre les marchés immobiliers du Nord et du Sud de l’Ontario demeure déterminant.

On a voulu avoir une propriété qu’on pourrait laisser à nos enfants ou sur lequel ils pourraient construire, car on pense que la propriété deviendra tout simplement inabordable pour eux. Je me projette dans vingt ans.

Une vie adulte à retardement

Selon Statistique Canada, les difficultés d’abordabilité ne racontent toutefois qu’une partie de l’histoire.

L’étude met en évidence ce que les chercheurs appellent  l’étirement du parcours de vie.

Alexia Kitoki dans un café à Toronto.

Alexia Titoko enseigne l’éducation financière auprès des femmes à Toronto. (Photo d’archives)

Photo : Radio-Canada / Sarah Tomlinson

Les Canadiens et Canadiennes poursuivent leurs études plus longtemps, entrent plus tard sur le marché du travail, se marient plus tard et fondent leur famille à un âge plus avancé que les générations précédentes.

 Une femme de 30 ans était souvent déjà mariée et mère de famille il y a quelques décennies. Aujourd’hui, les étapes de la vie se déroulent différemment, explique Alexia Kitoko, consultante en éducation financière.  Maintenant on met plus longtemps à avoir des enfants, à se marier. Les femmes sont plus indépendantes.

Mme Kitoko, qui organise des ateliers de finance personnelle, dit que la plupart des femmes qui assistent à ses ateliers et commencent à s’intéresser à acheter un logement ont entre 30 et 40 ans, voire 45 ans.

 Ces femmes y pensent plus tard simplement parce que c’est plus dur d’acheter, explique-t-elle.  Les personnes entre 30 et 40 ans, on a vécu une pandémie mondiale qui a installé une période d’instabilité et une augmentation des coûts. Et les salaires n’ont pas augmenté.

Selon M. Busby, c’est d’ailleurs chez les 25 à 35 ans que les écarts générationnels sont les plus marqués. Ceux-ci diminuent graduellement chez les 35 à 39 ans, ce qui suggère, selon lui, que plusieurs étapes traditionnellement associées à l’âge adulte ne disparaissent pas, mais sont simplement repoussées.

Autrement dit, les millénariaux ne suivent pas nécessairement un parcours fondamentalement différent de celui de leurs parents : ils l’empruntent plus tard.

Le facteur culturel

L’étude souligne également l’importance des changements démographiques.

En 2021, les millénariaux racialisés nés au Canada étaient près de trois fois plus susceptibles de vivre avec leurs parents que les personnes non racialisées et non autochtones.

Une famille multigénérationnelle marchant ensemble au bord de la mer.

Selon Colin Busby, directeur de l’engagement en politique publique à l’Institut C.D. Howe, on observe au Canada une augmentation du nombre de familles multigénérationnelles vivant sous le même toit. (Photos d’archives)

Photo : LightField Studios / Shutterstock

Selon M. MacIsaac, cette réalité contribue elle aussi à transformer les statistiques nationales.

 Les changements démographiques au sein de la population canadienne pourraient être un autre facteur important, explique-t-il.

Pour Ari Barboza, vivre avec ses parents jusqu’au mariage n’est pas un compromis imposé par le marché immobilier, mais une norme familiale.

 Pour nous, les Brésiliens en général, si l’on n’est pas marié, il n’y a aucune raison de sortir de chez soi, explique-t-elle.  Que l’on soit un homme ou une femme, on ne sort vraiment pas de chez soi à moins d’être marié. Et si on le fait, c’est soit parce que notre travail soit parce que nos études nous obligent à nous rendre ailleurs.

Cette distinction est importante, estime M. MacIsaac, puisqu’elle montre que les changements observés ne découlent pas exclusivement d’une crise du logement.

La nouvelle norme

Pour M. Busby, les données du prochain recensement permettront de mieux comprendre comment ces tendances ont évolué depuis 2021.

Il s’attend notamment à voir davantage de ménages multigénérationnels, où plusieurs générations partagent un même logement.

La hausse des prix immobiliers, le vieillissement de la population et les besoins croissants en matière de soins aux proches pourraient accélérer cette transformation.

Selon M. Busby, l’augmentation de l’offre, la densification des quartiers et la réduction de certains coûts liés à la construction seront nécessaires pour améliorer l’accès à la propriété.

Malgré les sacrifices qu’il doit faire, Simon Austin soutient qu’il garde toujours son but d’être un jour propriétaire de sa propre maison.

 Je pense que trop de gens se laissent décourager par la difficulté de se payer quoi que ce soit ici, raconte-t-il. C’est vrai, mais il faut aussi prendre le temps de regarder autour de soi et se rappeler que Toronto est une ville formidable, avec tellement à offrir.

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