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Mathieu Lacroix, des dessins comme des vestiges

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Pour comprendre comment les artistes d’ici façonnent la matière pour en extraire leur vision du monde, il faut aller à leur rencontre. Mise en lumière est une série de portraits qui paraît chaque fin de mois. Des incursions dans l’univers de créateurs qui travaillent leurs œuvres de manière inusitée, en retrait de l’actualité culturelle.

Ces dernières semaines, Mathieu Lacroix présentait Multisatures en vestiges, sa seconde exposition individuelle à la galerie McBride, dans le Belgo. « Multisatures », mot-valise du cru de l’artiste, décrit plutôt bien sa pratique, puisque ses dessins, réalisés principalement sur papier et carton, superposent des strates de formes issues de techniques variées. Dans cet enchevêtrement apparaissent des figures parfois humaines, entourées des résidus de notre société de consommation. Son approche trouve sa source dans ses expériences professionnelles inusitées.

« Avant de me consacrer plus activement aux arts, j’ai travaillé quelques années dans un écocentre, raconte-t-il. C’était fascinant de voir les gens interagir avec des objets domestiques de toutes sortes, mais aussi de constater à quel point ils pouvaient se retrouver désemparés devant ces choses dont, bien souvent, ils ne savaient pas comment se débarrasser. Cette expérience a clairement nourri ma réflexion sur les déchets, même si je suis conscient de faire également partie du problème. »

Lacroix termine sa phrase avec un sourire en coin, tout en jetant un œil autour de lui. Car Le Devoir a visité son atelier quelques jours après la fin de son exposition au Belgo, mais le petit espace perché dans un imposant bâtiment industriel du quartier Chabanel débordait quand même de retailles de carton, de feuilles de papier et d’autres matériaux entassés pêle-mêle. « Plusieurs éléments à partir desquels je travaille sont recyclés ou détournés de leur fonction d’origine. Je me suis par ailleurs récemment inspiré de catalogues de meubles pour tracer les contours de certaines formes. J’accumule donc beaucoup, mais autant que possible dans l’optique de développer une pratique responsable. »

Dans un coin de la pièce trône un rétroprojecteur, comme ceux que l’on trouvait autrefois dans les écoles. Au fil des ans, l’artiste a développé des techniques particulières, dont une qui consiste à esquisser au feutre, sur des acétates, un squelette qu’il projette ensuite sur une feuille de papier accrochée au mur. À notre arrivée, il s’apprêtait à amorcer une œuvre de cette façon. Tout près était accrochée Reliquats — le ventilateur, une composition achevée d’un bleu vif qui venait d’être exposée chez McBride. Les silhouettes projetées y côtoient divers procédés : certaines figures sont dessinées au pastel à l’aide d’un pochoir, tandis que d’autres sont tracées à main levée.

Hors du cadre

« En commençant mon baccalauréat en arts visuels à l’UQAM, il y a déjà vingt ans, j’ai été marqué par la peinture des expressionnistes abstraits, par son impulsivité apparente et, surtout, par sa force visuelle, par l’intensité du geste. » Sans chercher aujourd’hui à reproduire leur style, Lacroix revendique toujours une certaine spontanéité dans sa démarche et assume une part d’abstraction, même si ses dessins demeurent ancrés dans la figuration. « Je trace souvent des boîtes de carton. Le fait de commencer par des projections ou des pochoirs me permet d’en brouiller la perspective et d’exploiter leur caractère non seulement volumétrique, mais aussi sculptural. »

Cet intérêt pour les boîtes, objets banals devenus omniprésents avec l’essor du commerce en ligne, lui vient d’un autre métier. « Il y a une dizaine d’années, j’ai suivi une formation technique en muséologie, ce qui m’a permis d’effectuer différents mandats dans des réserves de musées. J’ai développé en parallèle mes propres services de montage d’expositions et de transport d’œuvres. Si la boîte renvoie à nos habitudes de consommation, elle interroge en même temps notre rapport à l’art. C’est souvent dans une boîte de carton que les œuvres arrivent à nos musées. » L’artiste dessine ainsi sur le carton, mais il le façonne également pour créer des installations.

D’ailleurs, en plus de ses expositions en galerie, foires et centres d’artistes, Lacroix compte à son actif quelques jalons dans des institutions, dont une exposition collective récente au Musée d’art de Joliette et une performance à DRAC – Art actuel Drummondville, en 2024. C’est dans cette ville du Centre-du-Québec que l’artiste, né en Haïti, a grandi. « Je ne suis pas issu d’une famille de créateurs, mais l’art a toujours fait partie de nos vies, indirectement. J’ai développé assez jeune une passion pour le dessin et la peinture, qui m’a mené vers des études postsecondaires en arts. »

Le contexte dans lequel il a passé son adolescence, « à un moment où l’on commençait à parler d’écologie et de recyclage dans les écoles », a nourri, selon lui, son intérêt actuel pour les vestiges laissés par notre culture matérielle. « Je n’ai pas le tempérament d’un militant engagé en politique active, mais si, en produisant une expérience esthétique forte, je peux susciter une réflexion politique chez la personne qui regarde, je considérerai que j’ai réussi. »

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