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Une opinion de Lahcen Isaac Hammouch, analyste politique et président de Bruxelles Media
Depuis plusieurs années, le Maroc a fait du football un levier central de sa stratégie de communication politique et diplomatique. Les performances sportives récentes, l'épopée des Lions de l'Atlas lors de la Coupe du monde de football 2022, l'organisation annoncée de la Coupe d'Afrique des nations, ainsi que la perspective de la Coupe du monde 2030, sont mobilisées pour construire un récit flatteur. Celui d'un pays stable, moderne, rassemblé, tourné vers l'avenir et solidement ancré derrière sa monarchie.
Mais derrière cette vitrine soigneusement mise en scène, la réalité politique, sociale et humaine du Maroc est bien plus sombre. Une réalité faite de répression, de silences imposés et d'une défiance citoyenne profonde.
Le football comme écran de fumée diplomatique
Sur la scène internationale, le football sert avant tout à détourner le regard. Les images de stades pleins et de célébrations collectives rassurent les partenaires occidentaux et donnent l'illusion d'un pays apaisé. Ce récit permet de masquer une réalité moins présentable marquée par des emprisonnements injustes, des procès iniques et des condamnations lourdes visant journalistes, militants, intellectuels et simples citoyens coupables d'avoir exprimé une opinion critique.
Pendant que le Maroc séduit par ses exploits sportifs, des hommes et des femmes croupissent en prison pour avoir exercé un droit fondamental. Le football devient alors un alibi politique, un instrument de normalisation d'un système autoritaire présenté comme stable et fréquentable.
Le bannissement progressif de la liberté d'expression
Au Maroc, la liberté d'expression n'est plus seulement restreinte, elle est méthodiquement étouffée. Les lignes rouges se sont multipliées au point de rendre toute parole indépendante risquée. Les journalistes critiques sont poursuivis, les militants associatifs harcelés, surveillés, parfois emprisonnés. La contestation pacifique est assimilée à une menace, la critique à une trahison.
Même les réseaux sociaux sont devenus des espaces sous contrôle, où un commentaire peut conduire à l'arrestation. Dans ce contexte, parler de stabilité relève davantage de la mise en scène que de la réalité politique.
La lutte contre les activités citoyennes indépendantes
Toute activité citoyenne autonome est désormais perçue comme suspecte. Les associations indépendantes sont entravées, privées d'autorisations ou de financements. Les mouvements sociaux sont neutralisés avant même de pouvoir s'organiser. Les syndicats sont affaiblis, vidés de leur capacité de mobilisation.
Cette stratégie vise à priver la société de toute capacité d'auto-organisation. Le pouvoir ne cherche plus à convaincre, mais à empêcher. Dans ce paysage verrouillé, le football devient l'un des rares espaces autorisés d'expression collective, un espace émotionnellement toléré mais politiquement inoffensif.
À l'intérieur du pays l'émotion pour anesthésier la misère
À l'échelle nationale, le football sert de soupape sociale. Dans un pays marqué par la pauvreté structurelle, la montée du chômage et la précarité, on demande aux citoyens de se reconnaître dans des victoires symboliques pendant que leurs conditions de vie se dégradent.
La fierté nationale est instrumentalisée pour faire oublier l'absence de justice sociale. On remplace le contrat social par l'émotion collective. Mais la dignité ne se construit pas dans les stades. Elle se construit par l'égalité, l'accès aux droits, la reconnaissance et la confiance.
Le monarchisme naïf, un modèle à bout de souffle
Pendant longtemps, le système marocain a reposé sur un monarchisme affectif, presque naïf. Le Roi était perçu comme le protecteur, l'arbitre ultime, le garant de l'équilibre. Ce modèle fonctionnait tant qu'il existait une promesse crédible de progrès.
Aujourd'hui, cette promesse ne convainc plus. La concentration du pouvoir, l'opacité des décisions, l'impunité d'une minorité et la soumission de la classe politique ont rompu le lien de confiance. La société marocaine a changé. Elle observe, elle compare, elle juge.
Une société qui n'a plus confiance
La défiance traverse désormais toutes les couches sociales. Les citoyens ne croient plus aux discours ni aux symboles. Ils voient les prisons pleines, les voix bâillonnées, les opportunités confisquées et les mêmes élites protégées.
Dans ce contexte, le football ne légitime plus le pouvoir. Il distrait, mais il ne convainc plus.
Quelle alternative pour la monarchie marocaine ?
L'avenir ne se jouera pas dans les stades, mais dans la capacité du système à se transformer. L'alternative n'est ni la rupture brutale ni le chaos, mais une refondation sérieuse et courageuse. Une monarchie réellement constitutionnelle, respectueuse des libertés publiques, garante de l'indépendance de la justice et de la protection des citoyens.
Sans libération des prisonniers d'opinion, sans respect effectif de la liberté d'expression, sans reconnaissance du droit à l'engagement citoyen, aucune réforme ne sera crédible.
Conclusion : le football ne peut pas faire taire la réalité
Le Maroc peut continuer à gagner des matchs et à organiser des compétitions internationales. Aucun exploit sportif ne pourra effacer les prisons pleines, les voix étouffées et la peur installée.
Un peuple privé de parole finit toujours par parler autrement.
Le football peut masquer la crise un temps.
Il ne la résout jamais.
Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.


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