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Mais où va-t-on, coyote? : chercher les morts pour apaiser les vivants

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Pusieurs fois primé, le poignant documentaire québécois Mais où va-t-on, coyote? arrive en salle vendredi. Tourné à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, il montre la tragédie migratoire à travers le dévouement d’un couple qui parcourt bénévolement le désert à la recherche de corps de migrants pour les restituer à leurs familles.

Depuis 12 ans, Ely et Marisela Ortíz, des Mexicains immigrés en Californie, et leur groupe de bénévoles Águilas del Desierto (Les aigles du désert) marchent chaque fin de semaine dans le désert séparant le Mexique et les États-Unis – un véritable cimetière à ciel ouvert – pour y retrouver les corps de Latino-Américains décédés alors qu’ils tentaient d’entrer illégalement aux États-Unis, en quête d’une vie meilleure.

Le plus souvent contacté par des proches de migrants inquiets de ne plus avoir de leurs nouvelles, Águilas del Desierto a retrouvé les restes de 25 personnes l’an dernier.

En 2024, près d’un million de Latino-Américains, venus du Mexique, du Honduras, du Guatemala ou encore du Salvador, ont franchi illégalement la frontière américaine, poussés vers le nord par le désespoir, la misère ou encore la violence des gangs.

Combien d’autres ont laissé leur vie sur le chemin? En octobre 2024, The Guardian rapportait que, rien que durant les huit premiers mois de l’année au Nouveau-Mexique, 108 corps de migrants présumés avaient été retrouvés le long de la frontière, contre 10 en 2019. En Arizona, le chiffre s’élevait à 114 pour la même période.

Un drame personnel

C’est après avoir lu trois lignes d’un article du New York Times consacrées aux Águilas del Desierto que le documentariste montréalais Jonah Malak a décidé de tourner un film sur Marisela et Ely Ortíz.

En trois lignes, j’ai tout vu : les personnages, les paysages, les possibilités de mise en scène et de représentation métaphorique au moyen des paysages […], raconte celui qui cherchait à réaliser un documentaire en cinéma direct.

Ely et Marisela engagent leur vie depuis 12 ans pour aider des gens par-delà toute logique et c’est ça qui m’intéresse, dit-il également.

L’engagement sans faille du couple dans cette cause vient du drame survenu dans la famille d’Ely Ortíz. En 2009, son frère et son cousin ont tenté de traverser la frontière en Arizona. Son frère a refusé d’abandonner son cousin quand ce dernier s’est senti mal. Le coyote, comme on appelle les passeurs là-bas, les a laissés dans le désert, où ils sont morts.

Ely Ortíz, qui a lui-même traversé la frontière illégalement à l’âge de 17 ans dans les années 1980, était présent quand leurs corps, partiellement dévorés par les animaux, ont été retrouvés.

Ce jour-là, j’ai été saisi de peur. Ma vie ne serait plus jamais la même, l’entend-on dire dans le film.

Ely Ortíz regarde un téléphone qu'il tient dans sa main.

Jour et nuit, Ely Ortíz reçoit des appels de familles voulant retrouver leurs proches disparus.

Photo : h264 distribution

Permettre aux familles de faire leur deuil

Depuis, lui et sa femme se vouent donc à leur mission de retrouver les corps de ces personnes, épuisées, malades ou perdues, dont le rêve d’atteindre le Nord s’achève au milieu des cailloux et des cactus.

Ils font de l’humanitaire par-delà l’absurde, explique Jonah Malak. On peut laisser un corps dans le désert. Pourquoi mettre autant de ressources pour aller le chercher? Pour la dignité de ceux qui restent. Ces deuils sont extrêmement difficiles à faire. Il n’y a pas de tombe, de récit officiel pour aider ces familles.

À la difficulté de marcher des heures sous le soleil sur un terrain escarpé pour trouver des morts et d’affronter la douleur et l’angoisse des familles s’ajoute la peine de ne pouvoir venir en aide aux survivants s’ils en croisent au cours de leurs expéditions.

Si nous leur donnons de l’aide, techniquement, nous participons à de l’immigration illégale et à du trafic humain, selon les lois américaine et mexicaine, souligne Jonah Malak.

Les bénévoles d’Águilas del Desierto n’ont donc que deux options : laisser les migrants continuer leur traversée à leurs risques et périls ou composer le 911, ce qui mènera à leur arrestation par les autorités américaines.

Jonah Malak, l'air sérieux.

Le réalisateur Jonah Malak est spécialisé en documentaires.

Photo : h264 distribution

Donner à voir une réalité plus vaste

Le regard de la caméra sur les visages de Marisela et Ely Ortíz laisse deviner les conséquences de ce sacerdoce – si on ne répond pas [aux appels des familles], personne ne va le faire, affirme Marisela Ortíz dans le film – sur leur propre fatigue, leur santé mentale et sur leur famille. Leurs filles, déjà grandes, se sentent souvent délaissées par leurs parents.

Ma première intention était de raconter l’impact du travail humanitaire sur les gens qui le font, particulièrement dans le contexte migratoire en Amérique latine, avec l’espoir que plus on se focalisera sur l’histoire de ces gens [...] plus on aura un accès nouveau et global à l’ensemble de la tragédie qui se vit le long de la frontière américaine, explique Jonah Malak.

Je voulais, par ce film, rendre compte de la complexité de la situation le long de la frontière, poursuit-il. Ce que nous avons, en général, dans les bulletins de nouvelles est assez court et assez sclérosé.

Une moto passe le long d'une haute clôture métallique.

De hautes clôtures ont été installées à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.

Photo : h264 et Films 53/12

Cinq ans de travail

Mais où va-t-on, coyote? est le fruit d’un travail de longue haleine. Après avoir rencontré Ely et Marisela Ortíz en 2019, Jonah Malak les a filmés à plusieurs reprises pendant trois ans. Il faut ce temps-là pour établir la confiance avec les gens, dit-il. Il n’y a que le temps qui permet de faire ce genre de documentaire.

Le réalisateur a suivi le couple et le reste des bénévoles pendant plusieurs fins de semaine, dormant avec eux au camp et les accompagnant pendant leur marche dans le désert.

Bien que Jonah Malak soit bien équipé et en sécurité avec le groupe Águilas del Desierto, il a pu se faire une idée de la réalité vécue par les migrants lorsque, après avoir marché une bonne heure dans une mer de cailloux où il est facile de se désorienter, son cœur s’est mis à battre avec une force qu’il n’avait jamais ressentie, alors qu’il n’était ni essoufflé ni fatigué.

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je me suis retourné pour voir où étaient les autres, j'ai monté quelques roches, je suis arrivé en haut et je ne voyais plus rien, raconte-t-il.

Je n’ose même pas imaginer quelqu’un qui a marché deux, trois jours, qui est dans un état de fatigue total, complètement déshydraté, poursuit-il. On a beau le raconter, on ne peut le croire qu'avec le genre d’aperçu que j’ai eu.

Ely et Marisela Ortíz sont debout sur une plage, à côté d'une immense clôture ajourée.

Ely et Marisela Ortíz devant la clôture qui sépare la Californie de la plage de Tijuana, au Mexique.

Photo : h264 distribution

Arrivé il y a une vingtaine d’années à Montréal, où il a enseigné les mathématiques avant d’étudier le cinéma à l’Université Concordia, Jonah Malak est né au Liban, un pays touché par plusieurs crises économiques et par des guerres.

La migration, c’est notre pain quotidien au Liban, confie-t-il. Nous grandissons avec l’optique de sortir du pays; c’est profondément incrusté dans la mentalité.

Présenté au printemps dernier au festival Hot Docs à Toronto, Mais où va-t-on, coyote? a remporté le prix du jury au festival mexicain de cinéma documentaire DocsMX en octobre et le prix Magnus-Isacsson aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) en novembre.

Le film arrive en salle vendredi à Montréal, à Québec et à Sherbrooke. Il sera également projeté à Belœil, à Tracy, à Saint-Hyacinthe et à Drummondville les 19 et 20 janvier et à Joliette du 19 au 21 janvier.

Avec les informations de Louis-Philippe Ouimet

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