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Il a barricadé ses fenêtres avec des feuilles de contreplaqué. Il a dormi tout habillé, même avec ses bottes, pendant un an — au cas où il devrait s’enfuir en pleine nuit. Rongé par l’anxiété, l’homme de 42 ans a perdu près de 60 livres. Samuel [nous utilisons un nom d’emprunt afin de protéger son identité] a accepté de raconter son histoire, parce qu’il déplore notamment ne pas avoir été pris au sérieux par la police quand il a porté plainte contre son ex-conjointe pour ses nombreux actes de violence et de harcèlement — et en espérant que cela sera différent pour les autres à l’avenir.
Samuel est au nombre de ces hommes qui sont victimes de violence de la part de leur conjointe ou de leur ex-conjointe. Bien que la violence conjugale envers les hommes soit loin d’atteindre l’ampleur de celle commise à l’endroit des femmes ni leur caractère meurtrier — rappelons que 80 femmes ont été assassinées au Québec par leur partenaire intime depuis 2020 —, elle n’en demeure pas moins un phénomène bien réel.
La relation de Samuel avec Isabelle [un nom d’emprunt est utilisé afin de protéger l’identité de son ex-conjoint] s’est terminée il y a plus de deux ans. Mais pas la violence.
« Je suis complètement démoli émotionnellement », a-t-il écrit à la juge dans sa déclaration de victime, après qu’Isabelle eut plaidé coupable l’an dernier à une vingtaine d’infractions.
« Je vis avec cette honte d’être un homme victime de violence conjugale. Un phénomène réel, complexe et souvent ridiculisé. J’ai mis beaucoup de temps à révéler les sévices que je subissais à cause de ce sentiment d’humiliation », a-t-il poursuivi dans sa lettre, qui a été déposée au dossier de la Cour.
Isabelle s’en est pris à lui physiquement à plus d’une reprise durant leur relation — et après, a-t-il rapporté. Elle se fâchait quand il refusait de reprendre leur vie de couple.
Elle l’a même poursuivi en voiture, tentant de pousser le véhicule qu’il conduisait dans un fossé en bord de route en lui criant : « Je vais te faire piquer mon ostie. » Le Devoir a visionné la scène qui a été filmée par Samuel sur son cellulaire.
Dans une autre vidéo, alors qu’il est assis dans son véhicule, on la voit s’approcher de lui et l’injurier violemment à travers la vitre. On entend l’homme l’implorer : « Arrête, Isa, arrête ! » Elle réussit à entrer dans son véhicule — il avait omis de verrouiller la porte arrière. Samuel a échappé son téléphone quand elle l’a empoigné par-derrière.
Les caméras, qu’il s’est résigné à faire installer chez lui, ont aussi capté la trentenaire débarquer chez lui à l’improviste, qui frappe sur sa porte à coups de pied et de poing. Elle est aussi entrée dans sa résidence à plus d’une reprise après la rupture. Il se fait aussi menacer par des hommes — des amis d’Isabelle.
Un jour, la femme s’est fait passer pour lui et a appelé Hydro-Québec pour demander que le courant soit coupé, prétextant devoir faire des travaux électriques. Elle a été reconnue coupable de s’être frauduleusement fait passer pour une autre personne afin de lui causer du tort. Samuel croit que sa motivation était de désactiver les caméras de sécurité, car, le soir même, il y a eu entrée par effraction chez lui.
À d’autres occasions, la femme le suit chez ses clients — elle les a connus au fil des années — et jette sa marchandise hors de son véhicule ou l’endommage volontairement, rapporte-t-il.
« Elle m’a dit que son but est de me faire tout perdre. »
Samuel a même retrouvé les boulons de son véhicule à moitié dévissés. À deux occasions, il a perdu une roue. Depuis, il n’embarque plus dans son véhicule sans tout vérifier : « Je travaille en regardant derrière moi, paniqué et sur mes gardes », a-t-il écrit dans sa lettre à la juge.
Pas pris au sérieux
Épaulé de sa sœur, qui l’a vu dépérir, il a porté plainte à la police, mais en garde un goût amer. « J’ai été négligé, niaisé par la police. Comme si c’était pas normal qu’on agresse un homme. »
Pourtant, ce n’est pas lui qui a appelé les forces de l’ordre la première fois, mais bien des témoins qui ont vu Isabelle saccager sa marchandise. « J’appelais toujours ma sœur avant d’aller voir les policiers, sinon j’étais pas pris au sérieux », relate l’homme, amaigri et recroquevillé sur lui-même.
Un agent des forces de l’ordre lui a même demandé : « Qu’est-ce que tu fais pour qu’elle te lâche pas ? » rapporte Samuel. Il raconte aussi la fois où il a croisé un groupe de policiers dans un bar. Ils l’ont encerclé en souriant : « On n’entend plus parler de toi, qu’est-ce qui se passe ? »
Sa sœur Adèle [nom d’emprunt afin de protéger l’identité de Samuel] explique que les policiers affirmaient ne pas avoir le temps de prendre les plaintes ni de fixer de rendez-vous : ils disaient de revenir plus tard.
« On le voyait dans leur visage, dans leur attitude, dans la nonchalance, qu’ils ne prenaient pas ça au sérieux parce que c’est un homme. » Elle rapporte qu’un policier a fait une face de « pas encore elle » en la voyant, et dit en avoir pleuré, se sentant impuissante à protéger son frère.
Elle illustre la « nonchalance » avec cet exemple : l’une des fois où Isabelle a endommagé la marchandise, Adèle a insisté pour que les policiers obtiennent les images des caméras de surveillance du magasin. Ils ne l’ont pas fait et, quand elle a elle-même tenté de les obtenir, il était trop tard, les images n’avaient pas été conservées.
Adèle n’a pas lâché prise, et des accusations ont été déposées pour certains événements. Rencontrée chez elle, elle montre une photo de son frère, prise avant sa séparation avec Isabelle : un homme souriant, bien portant, un peu joufflu.
Elle dit avoir passé des nuits à surveiller la maison de Samuel. Elle l’a aussi parfois accompagné au travail pour s’assurer de sa sécurité, malgré son propre emploi. Elle ne peut oublier l’avoir vu plus d’une fois avec un œil au beurre noir.
Prison à domicile
Isabelle a plaidé coupable à 26 chefs d’accusation : dont trois chefs de voies de fait, deux de méfait sur un véhicule, un pour avoir proféré des menaces de mort, en plus de 19 chefs de bris de conditions.
Devant la juge, l’avocate d’Isabelle a indiqué qu’elle avait exprimé des regrets sincères pour ce qu’elle a fait subir à Samuel. Elle a fait valoir qu’Isabelle a un trouble de stress post-traumatique. Compréhensif, Samuel lui-même a mentionné en entrevue qu’elle avait eu une enfance difficile et qu’elle est bénéficiaire de prestations de victimes d’actes criminels.
Considérant le temps qu’elle a passé en incarcération en attendant son procès, la magistrate lui a imposé une peine de neuf mois à purger à domicile, une probation de trois ans et 240 heures de travaux communautaires.
La juge semblait être rassurée qu’Isabelle allait cesser ses comportements criminels, notamment parce qu’elle a témoigné qu’elle s’en allait vivre avec son nouveau conjoint à plus de 600 km de chez Samuel. Ses conditions de probation lui interdisent de se rendre dans la ville où il habite.
Mais peu de temps après son passage à la Cour, et alors qu’elle purgeait toujours sa peine, Isabelle est revenue dans la région. Samuel l’a croisée à plus d’une reprise depuis.
« À un moment donné, il faut que ça arrête », souffle-t-il, découragé.


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