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Les pieuvres ont le sang bleu : ce n’est pas une image, et la raison est chimique

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Prenez un morceau de cuivre, exposez-le à l’air humide quelques semaines : il vire progressivement au bleu-vert. Ce phénomène d’oxydation, que l’on observe sur les toits de cathédrales ou les vieilles pièces de monnaie, se produit aussi, en version accélérée et permanente, dans les veines de chaque pieuvre. Le sang de ces céphalopodes est littéralement bleu, pas métaphoriquement. Et la raison est entièrement chimique.

À retenir

  • Pourquoi le cuivre crée une teinte bleue quand l’oxygène s’y lie ?
  • Comment cette molécule rare permet aux pieuvres de survivre dans les abysses glaciales ?
  • Quel prix biologique la pieuvre paie-t-elle pour cette adaptation chimique singulière ?

Sommaire

  1. Une molécule de cuivre à la place du fer
  2. Un choix évolutif dicté par le froid et le manque d’oxygène
  3. Trois cœurs pour compenser une molécule moins puissante
  4. Quand la biologie marine inspire la médecine

Une molécule de cuivre à la place du fer

Contrairement aux vertébrés qui contiennent de l’hémoglobine riche en fer dans leur sang, les poulpes ont de l’hémocyanine riche en cuivre. Ce détail change absolument tout. En fonction qu’elle se lie à des atomes de fer ou de cuivre, la molécule d’oxygène donne au sang sa couleur rouge ou bleue. Notre sang est rouge parce que le fer oxydé tire vers le rouge écarlate. Celui de la pieuvre bleuit parce que le cuivre oxydé tire vers le cyan, précisément là où son étymologie grecque (kyanos, le bleu) a donné son nom à la molécule.

L’hémocyanine est une métalloprotéine contenant deux atomes de cuivre qui se lient de manière réversible à une seule molécule d’oxygène (O₂). La forme oxygénée de l’hémocyanine, où une molécule de dioxygène est liée à deux ions cuivre, est bleue, tandis que la forme désoxygénée est incolore. quand le sang de la pieuvre circule vers ses tissus et qu’il a livré son oxygène, il redevient presque transparent. Le bleu n’apparaît que quand la molécule est « chargée ». C’est une chimie d’une élégance déconcertante.

L’hémocyanine a été découverte en 1878 par le savant belge Léon Fredericq lors de son étude détaillée des poulpes. Contrairement à l’hémoglobine, l’hémocyanine n’est pas confinée dans des cellules sanguines, mais est suspendue directement dans l’hémolymphe. Pas de globules, donc. La protéine nage librement dans le plasma, ce qui change la dynamique de transport et la viscosité du sang.

Un choix évolutif dicté par le froid et le manque d’oxygène

L’hémocyanine fonctionne mieux à basse température et à pH légèrement acide, exactement les conditions des eaux abyssales à 2°C. C’est là que la logique évolutive s’impose : l’hémocyanine à base de cuivre est plus efficace que l’hémoglobine à base de fer dans les conditions froides et pauvres en oxygène, ce qui permet aux pieuvres de prospérer dans des habitats sous-marins souvent hostiles. L’hémoglobine, elle, excelle dans les environnements chauds et bien oxygénés, ceux des mammifères terrestres.

La recherche polaire a mis en lumière un cas d’adaptation spectaculaire. L’espèce antarctique Pareledone charcoti a résolu le problème des températures extrêmes en rendant son hémocyanine moins attirée par l’oxygène que celle de ses cousines des eaux chaudes. Grâce à ces modifications génétiques, même sous le point de congélation, cette pieuvre parvient à livrer de l’oxygène jusqu’aux extrémités de ses huit bras. Un ajustement moléculaire d’une précision que les ingénieurs envieraient.

En contrepartie, l’efficacité de l’hémocyanine chute fortement au-delà de 25°C, ce qui explique pourquoi les céphalopodes n’ont pas colonisé les eaux tropicales chaudes avec autant de succès que d’autres groupes. Chaque adaptation a son prix. La pieuvre a misé sur le froid et sur les profondeurs, et sa chimie sanguine le reflète avec une cohérence parfaite.

Trois cœurs pour compenser une molécule moins puissante

La capacité de l’hémoglobine à transporter l’oxygène est 5 fois supérieure à celle de l’hémocyanine. Ce déficit de rendement n’est pas anodin. Pour y faire face, l’évolution a doté la pieuvre d’une architecture circulatoire redondante. Le sang circule grâce à un cœur principal « systémique » relayé par deux petits cœurs branchiaux qui pompent le sang préalablement oxygéné lors de son passage dans les branchies. La pieuvre possède donc trois cœurs.

L’hémocyanine transportant moins d’oxygène par molécule que l’hémoglobine, les trois cœurs aident à pomper le sang plus efficacement dans tout le corps. C’est une solution d’ingénierie biologique : compenser la faiblesse d’une molécule par la multiplication des pompes. Résultat étonnant : si une pieuvre subit un stress intense ou se retrouve dans une eau trop chaude, ses trois cœurs peuvent s’emballer jusqu’à l’épuisement total.

La pieuvre n’est pas seule dans ce cas. D’autres animaux marins comme les limules, certaines araignées et divers mollusques utilisent également l’hémocyanine pour le transport d’oxygène. L’hémocyanine est d’ailleurs la deuxième protéine de transport de l’oxygène la plus répandue dans le règne animal, après l’hémoglobine. Son usage n’est donc pas une anomalie marginale mais une stratégie évolutive partagée par un large éventail d’invertébrés.

Quand la biologie marine inspire la médecine

Ce sang bleu a des applications bien concrètes hors de l’océan. L’hémocyanine a suscité un intérêt scientifique pour son rôle dans diverses études, notamment en recherche médicale. Sa structure moléculaire particulière la rend utile comme adjuvant immunitaire : elle stimule fortement le système immunitaire humain sans être toxique, une propriété exploitée dans certains protocoles d’immunothérapie contre le cancer de la vessie. La pieuvre, animal dont le sang est littéralement bleu métallique, contribue donc indirectement à des thérapies humaines. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette chaîne de conséquences.

Et pendant ce temps, au fond de l’océan, une pieuvre fait circuler son plasma bleu-vert dans les méandres de son corps souple, ses trois cœurs battant en coordination, le cuivre captant l’oxygène rare des eaux profondes avec une efficacité que 500 millions d’années d’évolution ont patiemment affinée.

Sources : fr.scienceaq.com | questionsdecouleur.wordpress.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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