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Ce que certains médias appellent désormais la drague communautariste n’est ni une formule excessive ni un slogan polémique destiné à choquer. C’est la description fidèle d’une réalité politique devenue structurelle dans un nombre croissant de villes françaises, particulièrement à l’approche des élections municipales. Derrière les visites de lieux de culte, les discours soigneusement calibrés, les promesses ciblées et les silences stratégiques, se cache une logique assumée par de nombreux élus : capter un vote communautarisé présenté comme décisif pour gagner une élection.
Certains le reconnaissent sans détour, d’autres à demi-mot, en expliquant qu’on ne peut plus l’emporter autrement, que la démographie impose ses règles et que le terrain oblige à composer. Cet argument du prétendu réalisme électoral est en réalité un aveu de renoncement politique. Renoncement à l’universalisme républicain, renoncement à l’égalité des citoyens, renoncement à la fonction même de représentation. À partir du moment où un élu raisonne en termes de blocs religieux ou communautaires, il ne s’adresse plus à des citoyens libres et égaux mais à des clientèles. Il ne propose plus un projet commun, il négocie des équilibres identitaires. Il ne gouverne plus, il compose. La République cesse d’être un cadre vivant pour devenir un décor institutionnel derrière lequel se jouent des rapports de force communautaires. La question centrale devient alors incontournable : peut-on encore servir équitablement l’ensemble des administrés français lorsqu’on est politiquement dépendant d’un vote structuré sur une base communautaire, et notamment religieuse ?
L’expérience concrète des municipalités concernées montre que non. Un élu soumis à ce type de dépendance est mécaniquement contraint d’éviter certains sujets, de différer certaines décisions, de relativiser certaines dérives, voire de fermer les yeux lorsque l’application stricte de la loi devient électoralement risquée. Ce n’est pas de l’inclusion, c’est de la compromission. Ce n’est pas du vivre ensemble, c’est une gestion de la paix sociale sous perfusion électorale. Ce système produit toujours les mêmes effets pervers. D’un côté, il alimente un sentiment de pouvoir et parfois d’impunité chez ceux qui savent que leur poids électoral les rend indispensables. De l’autre, il nourrit un profond sentiment d’abandon chez une partie croissante de la population qui ne se reconnaît dans aucune communauté organisée et qui constate que sa citoyenneté abstraite pèse moins que l’appartenance revendiquée des autres.
Peu à peu, la logique communautaire devient le langage dominant de la vie locale. Chacun comprend qu’il faut se regrouper, se structurer, se rendre visible comme groupe pour exister politiquement. La citoyenneté individuelle recule, l’appartenance collective progresse. La mairie se transforme alors en guichet de concessions successives, où les décisions ne sont plus prises en fonction de l’intérêt général mais de l’équilibre électoral du moment. Le plus inquiétant est que cette mécanique est cumulative. Chaque concession appelle une nouvelle revendication. Chaque recul crée un précédent. Plus les élus cèdent, plus la pression augmente. Plus ils temporisent, plus leur autorité s’effrite. On ne tranche plus, on évite. On ne décide plus, on négocie. Et chaque renoncement est justifié au nom de la paix sociale, du pragmatisme ou de la prochaine échéance électorale.
À terme, c’est la fonction même d’élu qui est vidée de son sens. La vérité est simple et dérangeante : on ne peut pas servir l’intérêt général quand on est tenu par des intérêts particuliers. On ne peut pas prétendre gouverner une ville au nom de la République quand on accepte, pour se faire élire, de traiter avec des logiques religieuses ou communautaires. Ce n’est pas une question de stratégie électorale, c’est une question de souveraineté politique. Chaque concession faite au nom du pragmatisme électoral est un pas de plus vers la dissolution de la citoyenneté au profit du rapport de force identitaire. À ce jeu-là, la République perd toujours. Tant que les élus refuseront d’assumer clairement que la loi commune prime sur toutes les appartenances, ils ne feront que retarder l’inévitable tout en aggravant les fractures. Il faudra bien, tôt ou tard, choisir entre la République des citoyens et la gestion communautaire des territoires. Ne pas choisir, c’est déjà capituler..
Jérôme Viguès




























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