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J’ai été invité à une émission de radio pour parler de l’importance de la lecture durant l’enfance. Sur le coup, j’ai hésité. Pas par manque d’intérêt, mais plutôt en raison d’une forme de doute : je ne me reconnaissais pas dans le portrait qu’on attend souvent de l’enfant lecteur. Quand j’étais jeune, je n’étais pas particulièrement porté sur la littérature, je ne dévorais pas des romans à la lampe de poche et j’étais loin de cette image un peu mythifiée de l’enfant plongé dans les livres. En fait, j’étais carrément l’opposé. Je n’étais pas celui qui levait la main pour parler d’un livre, ni celui qui terminait ses lectures à temps. En fait, si je me souviens bien, je crois qu’au secondaire je n’ai jamais réussi à terminer un livre à temps. J’étais souvent ailleurs, distrait, fermé. À l’extérieur des classes, j’étais une tornade. J’accumulais les niaiseries pour faire rire mes amis. Aucune action n’était trop niaiseuse pour qu’on me couronne le roi des niaiseux. Je prenais plaisir à vivre dans la vie réelle, dans le rire de mes amis et dans le contact humain. Lire, pour moi, relevait plus de l’effort que du plaisir. Il fallait s’y mettre, comme on s’oblige à quelque chose qu’on ne comprend pas encore. Je lisais parce qu’on me le demandait, pas parce que j’en ressentais le besoin. Et pourtant, avec le recul, je me rends compte que quelque chose travaillait en dessous. Une curiosité mal définie, qui ne trouvait pas toujours sa porte d’entrée. Peut-être que les livres qu’on me mettait entre les mains ne me parlaient pas encore. Peut-être que je n’étais pas prêt. Ou peut-être que j’avais simplement besoin de plus de temps pour apprivoiser ce geste-là. Ce qui est certain, c’est que le rapport à la lecture ne s’est pas construit d’un coup. Il ne s’est pas imposé comme une révélation. Il s’est déplacé lentement, presque à mon insu. Un texte ici, une phrase là, un moment où, sans trop savoir pourquoi, je restais un peu plus longtemps que prévu. Comme si, à force d’y revenir, quelque chose avait fini par céder, ou plutôt par s’ouvrir.
La lecture, c’est un peu comme faire de l’escalade. Quand on commence à lire, on a besoin de quelqu’un qui nous aide à tenir la corde, que ce soit un parent, un enseignant ou un ami. Il existe des parois plus dures que d’autres. Certaines sont intimidantes : ce sont des textes exigeants, denses, qui demandent de la patience et une forme d’endurance qu’on n’a pas encore. D’autres, au contraire, sont pleines de petites accroches rassurantes : des histoires qui nous happent dès la première page, qui nous donnent l’impression qu’on peut avancer sans trop réfléchir, juste en se laissant porter. Au début, celui ou celle qui tient la corde, c’est essentiel. Ce n’est pas quelqu’un qui grimpe à notre place, mais plutôt une aide qui empêche la chute d’être trop brutale. Quelqu’un qui dit : « Aweille continue, lis juste une autre page », même quand on a les doigts engourdis, même quand on ne comprend pas tout. Cette présence-là, elle donne confiance. Elle rend possible le geste de continuer. Mais à un moment donné, il faut accepter de lâcher un peu cette sécurité. Parce que lire, ce n’est pas seulement être guidé, c’est aussi se perdre un peu, choisir sa voie, essayer une prise qui ne tient pas, redescendre, recommencer autrement. Il y a aussi cette idée que toutes les parois ne nous conviennent pas au même moment. Un mur qui semblait infranchissable à quinze ans devient parfois accessible plus tard, simplement parce qu’on a changé, parce qu’on a pris de la force ailleurs. Et inversement, certaines ascensions qu’on trouvait faciles deviennent soudainement plus complexes, parce qu’on les regarde autrement. L’exemple qui me vient spontanément, c’est une fable de Jean de La Fontaine : Le Corbeau et le Renard. Un corbeau est posé dans un arbre avec un morceau de fromage dans le bec. Un renard l’aperçoit et en a envie. Il se met à couvrir le corbeau de compliments, lui dit qu’il est magnifique et qu’il doit avoir une voix incroyable. Flatté, le corbeau ouvre le bec pour chanter… et laisse tomber son fromage. Le renard s’en empare et lui glisse, en gros : « Méfie-toi de ceux qui te flattent, ils cherchent souvent à obtenir quelque chose. » Quand j’ai découvert cette histoire à l’adolescence, je n’en retenais que le sens le plus évident : la flatterie peut servir à manipuler. Mais en y revenant, on remarque que la scène met aussi en jeu un rapport de pouvoir. Celui qui maîtrise le langage (le renard dans ce cas-ci) prend le dessus sur celui qui s’y abandonne. Et la fable résonne encore aujourd’hui, surtout si on pense aux algorithmes, aux publicités ciblées, aux réseaux sociaux et à cette quête constante de validation, ou encore à certaines relations où une personne exploite les émotions de l’autre. Et c’est peut-être là que la lecture devient autre chose qu’un simple exercice. Elle nous apprend à reconnaître ces prises-là, celles qui tiennent vraiment, et celles qui glissent sous les doigts. À ne pas répondre trop vite, à ne pas ouvrir le bec au premier compliment. Lire, au fond, c’est aussi apprendre à ne pas tomber n’importe où… ou à savoir pourquoi on est tombé.
Je crois qu’il n’y a rien de plus beau qu’aimer un livre. Avoir un coup de foudre littéraire, c’est exactement comme avoir le soleil dans les yeux. On ne comprend pas trop pourquoi on est ébloui, mais on le sent immédiatement : quelque chose nous atteint avant même qu’on ait le temps de le nommer. Ce genre d’amour ne demande pas de tout comprendre. Il y a souvent des bouts qui restent flous, des phrases qu’on ne saisit pas complètement, mais qui nous touchent quand même. On sent que ça nous parle, sans trop savoir pourquoi. Comme si le livre mettait des mots sur quelque chose qu’on avait déjà en nous. Et après, ça reste. Ça change un peu notre façon de voir les choses, sans qu’on s’en rende compte tout de suite. On repense à une image en marchant, à une phrase dans une conversation, à une impression en regardant dehors. Aimer un livre, c’est ça : le laisser nous suivre, tranquillement, même une fois qu’on l’a terminé. Parfois, ça arrive n’importe quand. Dans un autobus, dans une salle d’attente, tard le soir quand on n’a plus d’énergie pour rien. On ouvre un livre sans attente, presque par habitude, et puis une phrase nous arrête. Pas parce qu’elle est compliquée, mais parce qu’elle tombe juste. Elle nous regarde. Elle dit quelque chose qu’on n’avait jamais réussi à dire nous-mêmes. Et tout à coup, lire ne ressemble plus à un effort. Ça devient une rencontre. On se met à chercher ce sentiment-là. Pas de manière consciente, mais on y revient. On tourne les pages avec un peu plus d’attention. On accepte de ne pas tout comprendre, de laisser des zones d’ombre. On comprend que lire, ce n’est pas accumuler des livres terminés, c’est apprendre à rester dans ce qui nous résiste un peu, dans ce qui nous échappe encore. C’est une manière de s’approcher de soi sans passer directement par soi. Avec le temps, on développe une forme de confiance. On sait qu’un livre peut nous attendre. Qu’il existe quelque part, sans qu’on le connaisse encore, et qu’il finira par nous tomber entre les mains au bon moment. Et quand ça arrive, on comprend que ce n’était pas une question d’être un bon lecteur ou non. C’était une question de timing, de disponibilité, de vie. Alors, quand on me demande aujourd’hui : « Lisiez-vous ? », j’ai envie de répondre non. Mais j’ai surtout envie d’ajouter : pas encore. Parce qu’au fond, lire, c’est peut-être simplement ça : apprendre, un jour, à ne plus détourner le regard, même quand on a le soleil dans les yeux.


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