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Le slow est mort

3 month_ago 43

         

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C’était dans le sous-sol de la maison de Nicolas V., un camarade de classe aux parents cool qui nous permettaient d’organiser des partys chez eux le vendredi soir, à la fin des années 80. Après avoir mangé des chips et bu de l’orangeade, nous avons dansé sur les succès de l’époque.

Et puis est venu le slow. Sébastien, pour qui j’avais un béguin énorme, m’a demandé si je voulais danser. Je m’en souviens presque comme si c’était hier. Mes premiers pas dans la danse amoureuse de la vie sur Never Surrender de Corey Hart.

Il y a quelques semaines, histoire de faire un brin de conversation, j’ai interrogé le fils d’un ami sur sa vie sociale. Il a cette mèche de cheveux rebelle qui cache son regard effarouché d’adolescent. Il a 16 ans. Sa manière maladroite d’être au monde m’émeut. Il a quelques boutons, quelques amis. Il joue à des jeux vidéo en replaçant constamment cette mèche de cheveux pour y voir quelque chose.

Je voulais établir un lien, faire la conversation. Va-t-il dans des danses? Non, pas vraiment… genre. « Mais as-tu déjà dansé un slow? » L’adolescent m’a regardée avec curiosité. Un slow?  Quand je lui ai expliqué le principe de cette danse qui consiste à danser collés, doucement, le temps d’une chanson, il a émis un commentaire sibyllin du genre : « ark! »

Le slow serait donc mort? Et les mots de Joe Dassin dans Le dernier slow, une prophétie? On ne verra plus/Ces joues contre joues/ Entre deux inconnus/ Qui n'avaient pas de rendez-vous. Mon flair de journaliste intrépide s’est réveillé. Il me fallait faire une enquête sérieuse sur cette disparition.

J'ai donc téléphoné à un informateur fiable. Manuel Foglia, un documentariste que je connais, qui a aussi été DJ de nombreuses années et qui, encore aujourd’hui, fait danser les gens, une fois de temps en temps, au Lion d’Or. Ben oui, Dubreuil, le slow est mort! m’a-t-il dit brutalement. C’est terminé, les slows.

Puis, il m’a donné rendez-vous chez Disques Beatnick sur Saint-Denis, une véritable caverne d’Ali Baba pour mélomanes. Manuel m’a dit qu’il y amènerait son fils Léon, 20 ans, lui aussi mélomane. Le jeune aime bien « mixer » dans des soirées.

 Manuel Foglia et son fils Léon Foglia au Beatnick.

Manuel Foglia et son fils Léon Foglia au Beatnick

Photo : Ivanoh Demers

Dans une enquête sérieuse comme celle que je mène sur la disparition des slows, il faut consulter des experts. Et qu'y a-t-il de plus expert en jeunesse que des étudiants de cégep? L’investigation s’est donc poursuivie auprès d'une classe d’un cours de philosophie dans un collège de Montréal. Dans le groupe, une trentaine d’étudiants.

Je leur ai demandé s’ils pouvaient me donner la définition du mot slow. La majorité a levé la main. Je me suis dirigée vers Arnaud Henssen : Tu peux nous dire c’est quoi, un slow?  C'était une danse qui était parfois pratiquée par nos grands-parents. C'est une danse romantique au tempo lent, a répondu le bon élève.

Dans le groupe, beaucoup en ont même déjà dansé un. Moi, j'ai un copain. Quand on fait la cuisine, mettons, et qu’on écoute de la musique, quand on est seuls nous deux, on peut danser un slow. C’est doux. Mais on ne ferait pas cela devant des amis, m’explique Simone Benoit Martinez

Radio-Canada regorge de trésors dans ses archives. Et nous avons dégoté des images d’une fête étudiante de 1986. Les coupes de cheveux sont à pleurer, les vêtements des adolescents sont typiques de la fin des années 80 et la caméra s’attarde longuement sur un slow.

Nous avons montré ces images d’une époque révolue au groupe qui nous a accueillis au collège Jean-de-Brébeuf.

Une discothèque populaire au Québec dans les années 80.

Une discothèque populaire au Québec dans les années 80

Photo : Radio-Canada / Appartenance Mauricie Société d’histoire régionale, fonds Le Nouvelliste

Emilie Doiron remarque les jeunes dans les images de 1986 qui ne dansent pas le slow et sont laissés sur le côté. J'ai l'impression que c'est quelque chose qu'on ne fait pas tant dans notre génération, parce que cela laisse des personnes un peu exclues de la danse. C’est vrai. Le slow, ce moment de rapprochement ritualisé sur le plancher de danse, pouvait être cruel.

Autant je me souviens des épaules de Sébastien B., autant j’ai des souvenirs du sentiment lancinant de rejet qu’on éprouvait les soirs où on était laissé de côté.

Le collègue de classe d’Emilie, William Sosai Fuiorea, évoque l’impact de la pandémie sur le rapport à la séduction dans sa génération. À cause de la COVID, on a tellement été isolés que, oui, on peut cruiser sur des applications de rencontre comme Bumble ou Tinder, mais lorsqu’on éprouve le besoin de voir quelqu'un dans le réel, ce que l’on cherche est moins dans le désir charnel que dans la simple connexion humaine.

Zoé Constantinides, elle, note ce sentiment de solitude dans la foule qui caractérise les réunions de ses pairs. Il y a ce phénomène où nous sommes tous ensemble dans un lieu public, mais de plus en plus dans notre bulle, et cela devient difficile d'établir un lien, même si on est au même endroit.

Et puis, il y a ce sacré téléphone avec sa caméra et les sempiternels réseaux sociaux qui viennent se glisser sur le plancher de danse, fait remarquer Juliana Montoya. On est beaucoup plus soucieux de notre image physique. On sait que cela peut se retrouver sur les réseaux sociaux, dit-elle, avant d’ajouter que beaucoup de jeunes dansent avec eux-mêmes et… leur téléphone.

C'est cette idée de se prendre en photo et de la diffuser sur les réseaux sociaux, de vivre plus virtuellement que de profiter du moment présent qui pose problème.

Des jeunes consultent leurs téléphones cellulaires.

Qui oserait maintenant danser un « slow » alors que plus un geste dans ce monde n'est à l'abri du téléphone et de son appareil photo?

Photo : iStock

Joint à Marseille, le sociologue français Christophe Aprill a consacré un ouvrage complet à la disparition du slow. Dans Slow. Désir et désillusion, publié aux éditions de L’Harmattan, l’intellectuel qui aime la danse se penche sur le développement de cette danse qui apparaît dans les soirées du début des années 50 et s’attarde sur les raisons de sa disparition dans le dernier quart de siècle.

Notamment, le slow, c’était assez conservateur et hétérosexuel. Le système des danses de couples, c’est-à-dire un homme et une femme qui dansent ensemble avec des rôles impartis, est largement critiqué, explique l’auteur.

Notre enquête se termine au milieu du parc La Fontaine, à Montréal, où Judy Servay, qui dirige le Robin des Bois, organise des danses qui se terminent assez tôt, attirant certes quelques jeunes, mais surtout des gens de la génération X qui ont envie de danser sans attendre le cœur de la nuit.

Alors que les DJ embrasent une foule enthousiaste, je lui demande s’il va y avoir un slow à la fin de la soirée. Mais non, ici non plus, le slow n’est plus au menu. On ne danse plus pour se rapprocher, on danse pour s’évader de ce monde cruel et angoissant. Avec tout ce qui se passe à notre époque, les gens ont besoin d’évacuer, résume une vétérane du monde des DJ à Montréal, Mightykat.

Gros plan sur le visage de Joe Dassin en train de chanter, micro à la main.

Le chanteur Joe Dassin

Photo : SIPA

Joe Dassin chantait dans Le dernier slow : Les amoureux de demain vont nous inventer d'autres danses.

Oui. Sans doute.

Toutefois, à regarder tous ces gens qui trépignent, en transe, sur le plancher de danse, je me demande si la disparition du slow, ce moment de tendresse partagée, maladroit parfois, mais toujours émouvant, ne signale pas qu’une fois encore, on a perdu un peu l’art de prendre le temps d'être ensemble.

3:55

Regardez le reportage de notre journaliste Émilie Dubreuil.

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